Suite du cycle de conférences de socio à l'université de NY, dans la bulle irréelle du 16ème arrondissement, rue de Passy, la session de vendredi dernier portait sur deux thèmes conjoints : le premier sur le livre porno, le second sur le film porno. Je suis très peu habitué à ces exercices universitaires, mais j'ai noté la singularité de l'exposé, confirmée le soir même par quelques vidéos du collège de France ; je vais me renseigner sur cela, mais en tout cas, voici ma découverte stupéfiante : un orateur, invité à élaborer sur son sujet de spécialité (d'hyper-spécialité, même, on y reviendra) lit le tas de pages préparées, dans un style mi-oral mi-écrit. J'avais déjà remarqué un peu ce procédé avec la conférence de Baptiste Coulmont, mais il montrait bon nombre de slides, je pensais donc à des notes. Cette fois, le vidéoproj était visiblement réticent (je suis arrivé en retard — de toute façon je suis déjà grillé, dans la salle, outre les deux organisatrices et les deux intervenants, on comptait deux personnes de plus de 50 ans, deux jeunes filles et l'intervenant de la prochaine séance : si ce n'est pas de l'endogamie, pour un évènement pourtant totalement ouvert, je n'y comprends plus rien !) ; mais je ne pense pas que le matériel à projeter était bien pertinent (par exemple, nous avons dû nous faire passer un tableau de chiffres, sous format papier de fait, qui n'avait aucune retranscription en graphes, ni frise de temps pouvant expliquer les différences majeures d'une année sur l'autre en fonction des lois adoptées, par exemple).

Donc, notre intervenant lit son pitch, comme on lirait son propre article de journal ou son livre. Tiens, voilà, un peu comme si, lorsque je propose un sujet de conférence, j'arrivais avec mon livre et lisais un chapitre. Curieux. Apparemment, ce serait une sorte de norme dans le micro-monde universitaire que je découvre, et dont j'avais déjà noté le total manque de pédagogie, la totale absence de considération de communication, de passation de connaissances efficace. Car voilà ce qui se passe : le contenu, le texte devrais-je dire, est passionnant, mais comment en tirer quoi que ce soit ? Quelques un(e)s grattent comme des forcenés, d'autres connaissent déjà le sujet par coeur. D'où qu'il se pose la question : pourquoi venir ? Soutenir les jeunes pousses ? Voir les collègues ? Il y aurait un intérêt majeur : faire participer, évidemment ! En business school, ce que j'ai vu, est l'implication du public dans le cheminement de pensée du conférencier. Ce que j'ai vu vendredi, dans la salle, c'est un personnage atypique, du type intellectuel un peu fou que l'on rencontre assez souvent en fait dans ce genre de colloques (parfois ils sont même très pénibles, surtout quand ils accaparent la parole et partent dans des délires incompréhensibles...), qui manifestement en savait énormément, et avait même expérimenté les choses dont on parlait dans les années 70 (comme l'achat de revues à distance via un catalogue parallèle proposé discrètement dans un pack). Bref, le gus un peu ingérable, manifestement connu du milieu (je fais de la sociologie de sociologues, là, hein), mais qui a énormément à donner — et donc dont il serait pertinent de lui extraire des infos sans qu'il absorbe toute l'attention. Le pauvre bougre, exclu comme tout le monde du processus de création de pensée, et donc relégué à celui de l'écoute pure, se manifestait donc très régulièrement par quelques marmonnements plus ou moins audibles, plus ou moins intéressants, pour apporter sa pierre en réaction. Sensation étrange.

Mais revenons-en au fond : voici le programme. Tout d'abord, la jeune et charmante-bourgeoise Anne Urbain, sur le sujet précis "Maurice Girodias, un éditeur pornographe, 1945-1970". Puis en seconde partie, Mathieu Trachman (qui était mon voisin de gauche la dernière fois, il me semble), pour "Des hétérosexuels professionnels. Enquête sur le travail pornographique en France depuis 1975".

Honneur aux dames. Anne Urbain est une fille bien : agrégée de lettres modernes (et prof au lycée), plus une thèse en cours en histoire (ce qui n'est pas la même matière, tiens), sur le sujet thésardesque de "L’édition de curiosa, la censure, les mœurs et la société en France de 1945 à 1970". Mais pour ce qui nous intéressait, ce fut d'Olympia Press dont nous parlâmes (enfin, surtout elle, donc), et de sa figure emblématique, Maurice Girodias. Et là, chers lecteurs, je suis bien embêté : si je vous retranscrit ce que j'ai en mémoire (parce que moi et les notes, comment dire...), je risque de dire des bêtises. Et pourtant, la page wikipedia est désespérément vide, et plus étoffée en anglais qu'en français (un comble !).

C'est à ce moment que j'invective l'universitaire : ami de l'université et payé trois-francs-six-sous pour tes recherches, ton but dans la vie n'est pas d'améliorer TON savoir, mais LE savoir ; ceci implique le PARTAGE, c'est pour cela que l'État a pour prérogative l'université, et donc, ce qui serait bien, c'est qu'au lieu d'écrire un pavé sur un sujet plus ou moins hyper-précis dans une édition de dix exemplaires maximum perdus dans une bibliothèque obscure, tu prennes la parole (comme Baptiste Coulmont, là, exemplaire ! Blog, twitter, articles, livres !), sur ce nouvel outil qui est au livre ce que le livre fut au parchemin, à savoir INTERNET. C'est simple : quand, par exemple et totalement au hasard (mais j'ai aussi en tête des amies-lectrices du même tonneau totalement absentes du web en terme de production, un truc impensable à l'heure actuelle... si l'on cherche du boulot intellectuel dans le privé), tu as rassemblé plein d'infos, déjà rédigées tout bien, sur un Girodias, sur qui trouver des informations est justement une galère, eh bien tu partages ! Hop, une licence libre, ou carrément directement dans Wikipedia, et le tour est joué ! C'est ça qui fait progresser l'humanité, pas les conférences à 12 dans un coin paumé du 16ème arrondissement (même si c'est agréable, je ne dis pas, mais d'ici 6 mois, si je veux me souvenir de ce qui a été dit, retrouver une information, bah je suis cuit !). Merci beaucoup ami universitaire pas-si-universaliste, bisou et fin de la parenthèse.

Maurice Girodias, donc, me fait penser à Sade : il est totalement libre d'esprit et de corps, et ce qui l'insupporte, c'est le contrôle, la contrainte d'État. Il publie et publiera coute que coute ses ouvrages érotico-porno, pauvres d'un point de vue narratif mais riches en rebondissements cochons (de l'aventure, une héroïne salope ou maltraitée — Juliette ou Justine, fait justement remarquer en marmonnant le vieux à queue de cheval de tout à l'heure —, du voyage, mélangez le tout et assaisonnez), malgré les interdictions, les amendes (qu'il paiera jusqu'à la ruine) et les descentes de police dans son gouffre financier de cabaret olé-olé — qu'il s'est payé grâce son coup de maître : avoir repéré "Lolita" et insisté malgré les interdictions. Que d'aventures dans la vie de cet homme, qui finira ruiné et aux USA, quittant la France où il avait hérité de son père, las de devoir toujours braver des moeurs hypocrites.

Le lien avec la deuxième partie conférencière est double : édition littéraire vers visuel, et pré-75 à post-75. Mathieu Trachman est sociologue-ATER (donc doublement pauvre) à Paris 7 et il publie (c'est bien ! Une licence libre peut-être ?) : "Le métier de pornographe. Rhétorique, contrôle et savoir d’une profession discréditée" (Sociologie du travail, 2011). Justement, le sujet portait sur le travail porno ; ce qui brasse beaucoup de choses, et explique qu'en une heure, on a dû faire un mélange de survol et de zooms choisis — par exemple le fameux tableau de chiffres avec le nombre films sortis chaque année ou le nombre de films par réalisateur et producteur (c'est fou le nombre de gus qui se tournent un porno et arrêtent ensuite !). Beaucoup d'évolution entre le cinéma de la loi X, la cassette vidéo puis le DVD (qui passent donc outre la classification pour le cinéma) et finalement internet. C'est fort intéressant, mais une question se pose : quel est l'investissement personnel du sociologue dans le milieu ? Par exemple, des réalisateurs (un, deux ?) ont été interviewés, mais quel est leur représentation véritable, jusqu'à quel point peut-on être sûr que le travail est fouillé, comme juste regard d'une réalité complexe ? (par exemple, le volet étasunien est sauté, on reste concentré en France, alors même que le travail est à présent mondialisé, même pour du contenu à destination de la France) Je partage le très gros de l'analyse, et conçois bien que les évolutions ont bien été cernées (on a notamment parlé du porno féministe/féminin récent), mais d'une part il m'a manqué des éclairages présents sur un documentaire de Paris Première (donc plus du travail de journaliste que de sociologue — en l'occurrence, une remarque très importante : lors de "l'âge d'or du X", on s'amusait avant tout, le sexe fun entre potes, pas la performance, ce qui en dit long ; pas de silicone et du vrai poil, par exemple), d'autre part il y a quelques remarques (surtout lors de la discussion dans la salle) qui m'ont fait tiquer.

Certes le DVD puis Internet rendent la profusion d'oeuvres très difficiles à cerner a priori. Dans les années 70, il y avait beaucoup de films (bien moins après 75, avant la cassette — mais là encore, ce dont on dispose, c'est du classement X par le CNC, qui n'est plus pertinent puisque shunté), de l'ordre de plusieurs centaines à la centaine, mais on comptait le nombre de tickets vendus. Sur le net, on a des millions de bouts de film. Mais on dispose de bien autre chose : le nombre de vues et le classement des utilisateurs ! Et ça, c'est géant : on dispose d'un crowdsourcing de popularité selon les deux axes quantitatif et qualitatif ! Plus encore, sur les sites de streaming toujours (sinon, il faut compter les abonnés des sites payants, ça se fait aussi, et l'accès aux logs est tout aussi précis — sauf que là, il faut faire des demandes, alors que pour youporn/redtube/madthumbs/autres du même genre, il suffit de coder en python du crawler et le tour est joué !), il y a une indexation précise des pratiques au sein de chaque vidéo (ça permet de se placer à n'importe quel endroit du film pour avoir une fellation, une sodomie, etc. : hyper-pratique quand on y pense !). Donc si je veux avoir un vrai aperçu de ce qui plaît à la population, c'est tout à fait possible à présent ! Alors qu'auparavant, on partait du principe que le marché offre au consommateur ce qu'il souhaite, et que donc ce qu'il souhaite dans les années 90, c'est du musclé qui bourrine la petite blonde dans un ballet de positions stéréotypées et acrobatiques, alors que dans les années 70, c'était des hyppies en orgie sympa ; sauf que c'est oublier que le marché a été totalement faussé par des contraintes économiques extérieures (taxations, interdictions diverses, relèguement, etc.) au seul choix des clients finaux, qui doivent prendre ce qu'on leur donne ! (et aussi, faussé par l'émergence de talents artistiques : des John B. Root, on n'en compte qu'un seul, s'il n'était pas là, il n'y aurait donc pas d'offre, alors qu'il y a une demande — demande qui elle-même est très mal informée, donc marché encore une fois faussé)

À mon sens, l'offre pléthorique en accès libre, qui recoupe absolument tout (ou presque, manque de nos jours les gosses — oups — et les animaux — parce que c'est souvent pas légal, compliqué, donc assez planqué), permet de pouvoir mesurer exactement le succès de telle ou telle pratique, de telle ou telle ethnie (eh oui !), etc. Et ça, se serait rudement intéressant ! (il resterait à connaître aussi les ratios homme/femme) Par exemple, on faisait remarquer qu'il y a toujours des scènes lesbiennes dans les films, mais pas de gay (qui est un marché séparé) ; il serait pourtant intéressant de savoir si un site de streaming voit la même IP visionner des films hétéros et des films homos ; il faut se souvenir que dans les années 10 à 30 (avant l'interdiction de l'homosexualité de 45 à 82, notons !), pour les films tournés dans les bordels avec des putes un peu épaisse, plus ou moins vieilles, et des messieurs à moustache, on s'enculait joyeusement entre hommes sans aucun soucis ! (donc pas de ségrégations de pratiques) Je diverge quelque peu, mais ces questions me sont venues à l'esprit. J'ai d'autant plus été surpris des jugements, en filigrane, de valeur sur des pratiques (la fameuse recherche absolue et unique du plaisir masculin dans le porno, étant entendu qu'une femme ne peut pas trouver de plaisir dans telle ou telle pratique — pensons à l'éjaculation faciale, omniprésente dans les films des 20, 30 dernières années — avant pas forcément, de ce que je peux en juger, parce que c'est rudement difficile à trouver tout de même ce contenu vintage pourtant fascinant, mais éjaculation extérieure quand même —, jugée comme dégradante par la morale publique/à sens unique). Je vous jure qu'il y a un très gros sujet d'introspection de psycho-sociologie des sociologues... (et donc des biais qui peuvent être impliqués dans leurs travaux, à leur propre insu)

La prochaine fois (16 mars, ce qui rentre en conflit avec un colloque à l'ENA — où l'on lit des discours longs d'une heure aussi, une vraie maladie, mais les tables-rondes sont plus vivantes ensuite), on parlera du godemiché en France de 1850 à 1930. Pas en 1931, là c'est plus pareil. Ils m'amusent bien, les sociologues...  :)

(et si vous pouvez venir, n'hésitez pas, il restait encore quatre ou cinq places libres !)