412ème semaine
Par palpatine le samedi 25 février 2012, 17:18 - Throne Room - Lien permanent
La semaine dernière, avant de me faire piquer l'ordi par la souris (bon, de toute façon, je suis hyper à la bourre, il y a même des mails en attente de réponse depuis plusieurs semaines — mais quand c'est le cas, il vaut mieux pour le destinataire que je ne réponde pas, en fait, généralement), j'allais donc râler sur notre système scolaire abscons.
Car samedi dernier, j'avais cours en amphi — ce samedi aussi, mais du coup, désespéré par les dernières séances, ma fatigue accumulée a eu la priorité. La fac est en endroit merveilleux : c'est l'achèvement d'un échec total de la compréhension de ce qu'est une école en France. C'est le summum de la bureaucratie et en même temps le summum de la pédagogie la plus mauvaise qui soit. De ce mythe que le savoir se transmet par la diffusion unilatérale d'un professeur sur sa chaire distante à des étudiants neuneus dénués de sens de la réflexion, qui grattent inutilement. S'il fallait simplement écrire pour apprendre, ça se saurait ! Et quelle utilité d'un tel professeur ? Autant enregistrer un DVD, ça nous fera gagner de la masse salariale !
Le sens est totalement perdu : qu'est-ce que l'école ? J'attends deux choses : un apprentissage théorique et un apprentissage pratique, les deux étant liés — et qu'on ne vienne pas me taxer d'utilitarisme : ce qui ne sert strictement à rien est à jeter, point. Voici quelques illustrations de ma critique. La joli ATER de droit constitutionnel (Garance de son joli prénom), stricte et dominatrice (ça en traumatise quelques uns dans l'assistance — pour les quelques moments de participation du public, ça donne sèchement : "on ne comprend rien à votre plan" —, personnellement ça me fait rire et m'émeut quelque peu, passage par la prépa et hétérosexualité obligent), nous dit clairement que le but de notre existence, c'est de pondre le bon plan en deux parties et deux sous-parties (vous ai-je déjà parlé de cette histoire de plan ? Du grand art, en droit, mais j'ai peur de me répéter). En fait, plus exactement, c'est d'avoir une bonne note au partiel, qui dépend vraiment du plan.
Aux dernières nouvelles, je ne me souviens pas que mon avocat ait fait un plan en deux parties et deux sous-parties. En revanche, je suis la jurisprudence de la Cour de cassation et constate que les juges en France, en première instance mais aussi en appel (où l'on est plus expérimenté, meilleur qu'en première instance), nous pondent très régulièrement des jugements de merde, indigne de la connaissance de base du premier semestre de L1 en droit civil. Et le plus drôle, c'est qu'on étudie justement cette jurisprudence de la Cour de cass' pour se former. Fort. Et encore, on ne choisit que certains arrêts de la Cour de cass, parce que parmi les inédits (non publiés), on vient de se rendre compte que c'est du pur n'importe quoi, un coup à droite, un coup à gauche, des revirements à tout va imprévisibles... Bref, après sept ans de formation, on obtient des gens qui ne sont pas formés. Tout va bien. Continuons à faire des plans en deux parties et deux sous-parties et non des études de cas comme en business school — ce serait trop "utilitariste" pour l'universitaire.
La doctrine est aussi une illustration parfaite de l'échec total des universitaires en eux-mêmes : leurs pensées n'ont juste quasiment aucun écho. Ce sont eux qui forment, et pourtant, ils pissent dans des violons. Jean Carbonnier a dit des choses extrêmement intelligentes, mais à part être vénéré par ses pairs, il n'a juste servi à rien, la réalité lui donne toujours tort. Voilà. Mais le but, c'est d'avoir de bonnes notes. C'est pour ça que je me suis inscrit, bien sûr. Et dans mon cas, c'est encore plus symptomatique : puisqu'il s'agit d'un cursus spécial à distance, payant, seuls les plus motivés, qu'ils soient en double cursus s'ils sont jeunes, ou en reprise d'études quand ils sont plus âgés, la maturité est bien plus forte que le L1 lambda qui s'est inscrit au pif en sortant du bac.
Je ne parle donc pas seulement de l'échec de la forme — l'absence de slide, le micro mal utilisé, le prof statique sur sa chaise, trop linéaire, trop rapide, trop baragouiné, tout ce qui fait qu'un cours est mauvais —, mais de l'absence de pensée sur le fond. Les quelques idées pour faire bien sont des échecs cuisants : le vieux prof qui gère le cursus (et qui parle beaucoup trop vite dans sa barbe, sans cohérence ni fil directeur, même s'il fait des traits d'esprit vraiment drôles) fait intervenir des étudiants sur son estrade perchée (le savoir descend mieux), étudiants qui ont dû plus ou moins bien préparer un sujet. Quel intérêt ? On entend des choses plus ou moins intelligentes ou stupides (je vous laisse deviner où est le curseur), comme une sorte d'exemple de correction apportée à un devoir-type travaillé. Ce n'est pas de la participation, c'est une rustine pédagogique.
Le fait est que la semaine dernière, pendant trois heures, la joli Garance nous a exposé tous les évènements chronologiques de la Ve République. De Gaulle a fait ceci, il a fait cela. Le 4 octobre, le 6 octobre, le 7 octobre (je ne sais plus, il a dû offrir des fleurs à sa femme, ou alors il a fait caca). Quel intérêt ? Ce que je veux savoir, c'est : quel intelligence du système intrinsèque de la constitution ? Quels ont été les influences internes et externes (lutte de pouvoir, temps imparti, circulation de l'information, que sais-je) qui ont eu un impact sur la rédaction, sur la mise en place ? Quels sont les influences sur la suite ? En bref : quelles sont les causes et les effets d'une manière générale, quelle mécanique, quelles leçons en tirer ? Rien. Rien n'a été dit. Il faut deviner, et sortir le bon plan en deux parties deux sous-parties, en tarte à la crème intelligente, sur un sujet qui n'amène qu'à une "réflexion" descriptive.
Et je vois venir l'argument de l'universitaire : "oui, mais ils sont jeunes, tu comprends, et on lit n'importe quoi, etc.". C'est mélanger causes et effets : c'est parce que notre système pédagogique est de la merde qu'on en tire de la merde. On ne récolte que ce que l'on sème. Comprendre que c'est le système en entier qui est à revoir. Dès le début, la course à la note, à l'élitisme, à la sélection, l'examen et les concours permanents, le numerus clausus à tous les étages. On a un des pires systèmes scolaires des pays riches, dans les classements mondiaux, avec des rapports accablants d'ONG (l'ONU en premier). Et j'entends encore en France que faire autrement est impossible : ah bon, et la Finlande (groupes), et la Norvège (sans note avant le lycée) ? Même les USA, qui ont un niveau vraiment bas au lycée, arrivent à nous sortir de leurs universités (où les filières sont souples, comme partout ailleurs dans le monde SAUF en France où il faut se sur-spécialiser) les gens qui réussissent le plus au monde. Non, il ne restent que les Coréens du Sud pour être aussi cons que nous, c'est un fait.
Et en attendant, les plus motivés désertent et vont peupler les prépas, ou l'étranger, ou autre chose. Je ne me souviens déjà plus bien du contenu du cours de la semaine dernière, je me souviens exactement, précisément, citations incluses, du cours que j'ai suivi à l'INSEAD l'an passé (décembre 2010 pour être exact). C'est ça la vérité ! Je comprends mieux à présent B#4 qui me disait ne plus être allé à la fac très rapidement et avoir tout appris par elle-même pour son agreg de philo (à 24 ans...). J'en suis à peu près à la même conclusion : j'achète des bouquins. Et comme je ne veux pas (a priori) travailler dans le droit (mais je suis très heureux qu'il y ait beaucoup de science politique au cursus !), je me dis que franchement, à quoi ça sert tout ce bordel ? En arriver à se poser cette question quand on est des plus motivés, pas juste un bachelier qui choisit au hasard une matière qui n'a jamais été abordé même de loin, c'est quand même grave.
Commentaires
Je crois qu'il faut qu'on prenne un café un jour.
(Pas que pour que je puisse faire du corporatisme; mais aussi pour voir où l'incompréhension se produit. Honnêtement. J'ai l'impression d'être claire face aux étudiants, et pourtant je suis sûre qu'ils sont aussi perplexes et sceptiques que toi)
Je pense que le problème #1, comme à chaque fois, est que celui qui fait mal pense bien faire... (alors qu'en fait, il reproduit simplement, sans compter la dissonance cognitive)
Je vais tester une méthode à-la-MBA demain sur mes propres étudiants, on va voir ce que ça donne. Toujours partant pour un lait-fraise !
Je pense que tu noircis le tableau, et heureusement.
En tous cas, dans la fac où j'étais, les profs étaient d'un niveau inégal, mais la majorité faisait des cours corrects (certains excellents), en tous cas les gens apprenaient et réussissaient leurs examens. Tout cela avec des cours plutôt magistraux (vu le nombre d'élèves au début en particulier, en maîtrise c'était plus proche de 50 à 70), certains avec plus d'interactions que d'autres.
Je me souviens du cours de Pierre-Louis Lions ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre... ) qui était assez apprécié, car on le chahutait gentiment (sur ce qu'il exposait) et il nous remettait à notre place avec talent. On voyait bien qu'il était excellent, ça a été confirmé par sa médaille Fields par la suite.
Je ne noircis pas, mais il n'est pas improbable que cela dépende aussi des matières/filiales enseignées. Peut-être que des cours nécessitant démonstration (notons les deux sens du mot, d'ailleurs) est par essence plus dynamique.