Pour mon passage à Londres, il y avait un peu l'embarras du choix : un ballet de garçons qui avait l'air très bien au Sadler's, une Rusalka au ROH, et puis un truc bizarre à l'ENO. Mais du John Adams : y aller ou pas ? Laurent m'a dit : c'est génial ; et puis Rusalka, ça repassera, a renchéri son accompagnateur de toujours. Bon... Let's go ! "The Death of Klinghoffer". 16£ le 2e rang de balcony, plein centre, pas cher ! 18h30 : fichtrement tôt !

Mais 2h45, aussi, plus un entracte trop court — le temps de faire la queue pour un jus d'orange, de se battre pour ouvrir la bouteille, ça sonne et il faut entrée (no thanks, du coup, crétin le timing...). Fallait quand même savoir que des textes introductifs étaient projetés : indispensable pour comprendre, qui plus est, et plusieurs minutes pour en faire le tour... L'histoire est conçue autour du détournement d'un navire de croisière qui allait faire escale en Israël, par des Palestiniens. C'était peut-être en 85, mais on marche quand même sur des oeufs ; l'opéra, créé en 91, s'inscrit d'ailleurs explicitement dans l'Histoire, puisqu'on commence par un choeur de Palestiniens des années 30 (alors que les années défilent jusqu'à nos jours), suivi par des Israëliens des années 50 (idem pour l'évolution temporelle). C'est presque miraculeux d'avoir réussi à tenir l'équilibre, à avoir pu donner la parole à tout le monde avec justesse. C'est même là la grande réussite de l'opéra : arriver à retrouver l'humain, sa complexité, sa psychologie, sa contrariété.

Là où ça pèche, en revanche, c'est sur les longueurs. Les choeurs sont magnifiques (surtout celui qui clôt le premier acte, et que l'on peut entendre sur le site de l'ENO ; celui d'introduction aussi), mais les sortes d'oratorios traînent parfois trop, dans un style métaphorique — livret d'Alice Goodman — qui devient rapidement incompréhensible et noie le propos. C'est bien dommage. Il y a de belles inventions, avec équivalences scéniques, malgré un plateau à la technicité manifestement limitée — de telle sorte que l'on conserve le sol désertique quand bien même on est sur les planches du pont. La scène de la mort de Leon Klinghoffer est ainsi jouée deux fois, selon deux points de vue, celui du terroriste qui va tirer (on remonte alors dans sa psychée à lui, dans une scène dansée notamment, avant de couper avant qu'il ne tire), puis celui de sa femme en train de discuter avec le commandant du bateau pendant ce temps. On comprend mal au début, parce que le changement de scénographie a impliqué une interruption, alors que ça aurait été parfait si la scène avait pu tourner (comme à Bastille). L'idée est donc très intéressante, mais ce qui doit être quelque peu le clou de l'opéra (puisque c'en est le titre ! Le personnage de Klinghoffer, seul passager exécuté lors de la prise d'otage, n'apparaît par ailleurs qu'au deuxième acte) laisse quelque peu perplexe.

La construction narrative est bien trouvée : ce sont les passagers et l'équipage qui racontent, quelques années plus tard (ce qui est un peu étrange est qu'on croirait que c'est très loin, alors que l'opéra n'a été écrit que 5 ou 6 ans plus tard), en s'intégrant à l'action, mais en pouvant s'en abstraire naturellement de temps à autre pour retrouver une linéarité posée. Fort bien menée. On termine d'ailleurs dans l'action sans même que l'on ne s'aperçoive qu'à la base, nous étions dans du flashback, avec force micros pour s'adresser au public.

Il ne me reste plus qu'à piquer le casting à Laurent :

Direction musicale : Baldur Brönnimann. Mise en scène : Tom Morris. Avec Michaela Martens (Marilyn Klinghoffer), Christopher Magiera (The Captain), Alan Opie (Leon Klinghoffer), James Cleverton (The First Officer), Lucy Schaufer (Swiss grandmother), Kathryn Harries (Austrian woman), Kate Miller-Heidke (British dancing girl), Jane Powell (Mildred Hodes), Philip Daggett (Seymour Meskin), Sara McGuinness (Viola Meskin), Judith Douglas (Sylvia Sherman), Susan Burgess-James (June Kantor), Edwin Vega (Molqi), Richard Burkhard (Mamoud), Sidney Outlaw (‘Rambo’), Jesse Kovarsky (Omar), Clare Presland (Palestinian woman).

J'ai beaucoup aimé la fille palestinienne, Clare Presland a priori. Il y avait une passagère avec une voix très étrange dans les aigus, je me suis demandé si elle était vraiment chanteuse, et dans quels rôles elle pouvait bien intervenir sinon, d'habitude. Tous très bien, sinon. Bel orchestre, de la qualité. Mais pas de quoi justifier, avec mon hôtel éloigné que je n'ai pu rejoindre qu'à 22h05, soit 5 minutes trop tard pour pouvoir manger au resto (les Anglais sont assez peu civilisés : ils ont des horaires de provinciaux), de rester à la post-conférence, même si je ne peux que saluer l'initiative (bon, ils sont quand même civilisés up to a certain point).

Ça m'a laissé une sensation de pièce un peu inachevée, qu'il faudrait retailler. Restent de purs bons moments tout de même.