Pendant longtemps, j'ai dénigré le droit : construction purement humaine, donc non-scientifique, cela ne m'intéressait pas. Et puis il y a eu l'affaire Guillermito, qui touchait profondément à l'informatique, à ce que nous, informaticiens, geeks, qui ne demandions rien à personne si ce n'est à faire fructifier notre esprit dans le respect de la morale, avions le droit ou pas de faire, quitte à nous condamner fortement, pour un rien. Et j'ai lu Eolas, et de plus en plus, j'ai aussi pris des options de droit en école d'ingénieur, en parallèle (ce n'était pas que Guillermito en tant que tel qui m'a fait basculer), et ce n'est donc que sept ans plus tard, et cinq ans après l'appel auquel j'avais assisté (mon premier procès !) que je me suis inscrit en fac de droit. Mais il y a des choses que l'on ne dit pas, à l'université, des choses qui touchent pourtant à l'essence même de la discipline. Le droit est absolument fondamental, c'est ce qui lie les hommes entre eux en donnant un cadre à leur parole ; c'est donc le fondement même de la société ; sa structure, très différente selon les peuples (ce que l'on refuse de considérer, en occident, en rejetant la Charia par exemple — à tel point qu'on n'en parle qu'au mieux très rapidement dans les introductions les plus complètes, et jamais en cours), reflète aussi, tel un miroir, ce qui constitue l'identité de la société.

Ces choses-là, les thésards de bibliothèque ne les voient pas : il faut aller dans les prétoires. L'affaire Kerviel est exceptionnelle en ce qu'elle est démesurée : des milliards d'Euros, une surmédiatisation, des parties civiles que sont à la fois une des banques les plus puissantes du monde (la SG, qui a porté plainte) et des représentants de ses actionnaires et de ses salariés, qui tous n'ont pas forcément les mêmes intérêts. On ne s'y trompe pas : quand on arrive à la première chambre de la Cour d'appel de Paris (après s'être battu contre les touristes — en fait, mieux vaut passer par l'entrée de la Cour de cassation), les caméras sont en faction devant la massive porte, gardée par un gendarme qui demande à voir une pièce d'identité (celle-là même qui n'est pas obligatoire selon la loi). Dans la grande salle sonorisée (quoique le micro n'est utilisé que par celui qui est à la barre), des sièges supplémentaires ont été installés ; au balcon, une quarantaine de journalistes se pressent et prennent les mêmes notes (tout comme l'escadron de caméras au dehors prendront les mêmes secondes d'images), pour en tirer quelques lignes qui se voudront originale (les plus talentueux y arriveront, au prix de sacrées coupes, en maniant les points de vue). Mais tout ce monde voit-il réellement le drame qui se passe ?

Le drame, car c'est du théâtre. Chacun a un rôle, et étrangement, ce rôle n'est pas si bien assigné. Dans la salle, il faut être expert pour savoir qui sert à quoi. Il y a la présidente, au milieu de ses magistrats, un petit bout de femme brune énergique, qui n'hésite pas à sermonner (parfois violemment), participe, essaie de deviner ce qu'on essaie de lui dire, surnage dans les nuages de fumée déployés, garde le cap mais se fait parfois déborder, devant alors gronder tout le monde en se ressaisissant. C'est le personnage le plus intéressant, car les autres sont muets, ou presque. Il y a Koubbi, un animal étrange, l'avocat médiatique qu'a choisi Kerviel, parce que le seul ténor (mais quels faits d'arme, au juste ?) assez casse-cou pour aller plaider l'innocence jusqu'au bout, pour aller persuader du complot ou de je ne sais quoi. Il irrite la présidente, mais en même temps, il sont très similaires : sans lui, elle s'ennuierait à mourir. Il met de l'animation, du drame, de la tragédie, des éclats, du suspense. À eux deux, ils soutiennent la pièce qui se joue devant un public tantôt interloqué, tantôt amusé, souvent perdu sous la masse déployée d'une partie civile qui a sorti les grands moyens accusatoires — et son propre ténor, Veil, qui reste discret, s'anime fortement, et se remet en veille.

Et le procureur ? Avec sa myriade d'assistants muets (dont on n'arrive pas à savoir à quoi ils servent, plus ou moins jeune, une jolie fille, qui prend des notes sur un ordinateur, qui a fait passer une note papier à un moment...), il intervient peu. Et à vrai dire, on ne peut différencier son propos de celui de la présidente : ce n'est pas qu'une (fameuse) "erreur de menuisier", les deux corps n'en font qu'un. Quant aux avocats des autres parties civiles, ils restent discrets, ils assistent plus qu'autre chose. Ils n'interviendront qu'à la fin de ce jeudi dernier, et cela sera un moment hautement savoureux et révélateur.

La séance de jeudi était exceptionnelle : on attendait le témoin surprise. En fait, le seul employé de la SG qui a bien voulu témoigner de son plein gré et indépendamment des ordres de sa hiérarchie. On aura vite compris que c'est un Don Quichotte professionnel : homme consciencieux et droit, il a été révolté par "l'injustice du premier jugement" (mais il est toujours en instance de divorce difficile), a décidé de mener son enquête, a patiemment compté, recoupé, fouillé ; mais de sa carrière peu évoluée pour son âge, on retient surtout que c'est le poil à gratter, celui qui parle, celui qui s'oppose à la bêtise manageriale, et qu'il le paie en permanence. Qu'importe : il met la morale par dessus tout. Cet homme est à la fois capital dans ce procès (parce que voix libre !), et dérisoire par son statut professionnel, il est l'incarnation du paradoxe non résolu de ce procès.

Avant lui, à la barre, il y a eu deux personnes : le premier, Maxime Khan, a débouclé les positions de Kerviel sans qu'on lui dise ce qu'il faisait en réalité ; la seconde est Claire Dumas, plus ou moins responsable de ces gens, qui comprend en global mais pas en particulier. Khan, c'est un trader avec ses licences et ses explications obscures : ne savent-ils pas faire des explications simples de ce qu'ils font (Kerviel a le même défaut, après tout), ou cherchent-ils à embrouiller ? Un homme qui gagne des millions de bonus, il parle, non sans une certaine franchise naïve, mais on ne comprend rien, noyé dans un jargon technico-commercial, miroir du délire financier où plus personne ne comprend rien, pas même les chefs. L'impression d'assister à "Margin Call", à deviner les relations sociales entre les différents participants, mais sans mettre un mot dessus ; pourtant, c'est là que tout se joue.

Claire Dumas est de la même eau, mais comme un chef : c'est moins précis, mais elle jargonne comme un informaticien sait le faire quand il veut justifier des sur-couts à son client, parce qu'il faut masquer son incompétence (qui peut être irréductible : qui sait tout ?) et divertir de la méconnaissance d'en face par des artifices que l'interlocuteur est prêt à entendre (seul compte le résultat, au final). Je détecte cela, sans comprendre tout le discours emberlificoté. Et là, notre petit comptable qui gagne 41K€ par an, tout dérisoire, sort ses carnets, simplifie le discours, schématise, et se moque bien avec un naturel déconcertant de l'exercice d'enfumage de la SG. La lumière fut.

Que lui oppose-t-on, en face ? Qu'il lui manque des éléments ; ce à quoi il répond tout naturellement, en bon comptable, que si l'on fait des additions pour arriver au même résultat, peu importe les petits détails, le raisonnement est le bon. Tout à coup disparait la complexité, et avec un vocabulaire que l'on reconnaît pourtant, on comprend. Mais Philippe Houbé est plus que cela : il le dit dès le début, tous ses collègues, dans sa filiale de contrôle de la SG, ont réagi comme lui. Et on imagine bien radio-moquette marcher à plein tube après Kerviel ! Mais il faut avoir travaillé en entreprise pour cela : ce n'est pas le cas des gens de justice. Il leur manque tout un pan d'expérience humaine de relations.

En fait, peu importent les chiffres, précisément. Ce que dit Houbé à la fin de sa déposition est encore plus clair que le début : les "petits", de la SG, qui pensent profondément, dans leur chair, être la société, contrairement à des N+x (avec x compris entre huit l'infini...) qui valsent, et même à un middle-management à la botte, ces petits ne se sentent pas écoutés, ils sont écrasés, et même méprisés par un discours des dirigeants de la SG (et non de la SG, notons) qui ont choisi comme ligne de défense de discréditer le travail des contrôleurs, de dépeindre une société où l'on ne sait pas très bien ce qui se passe. C'est à ce moment-là que c'est savoureux : lorsque la voix de l'ombre, de la majorité, des sans-grades, de ceux qui font le boulot à la mine (en costard-cravate aussi, certes, mais pour 41K€ et autant de bonus il y a dix ans, plus rien maintenant, au bout de 19 ans — en face, c'est "plusieurs millions", on ne compte plus, la comparaison démesurée est extrême), décident de défendre leurs valeurs... qui rentrent en contradiction totale avec la ligne de leurs chefs. On sent la tension sociale. Houbé va même plus loin : si le contrôle s'est détérioré, c'est qu'on a délocalisé à Londres, où il y a moins d'impôts et où l'on peut virer plus facilement (le droit social, nous y voilà — c'est le vrai nom du "droit du travail") ; mais les très bons peuvent aussi changer très facilement de travail, et finalement la substance a été vidée rapidement ; il avait averti sur ça, mais cela n'a fait qu'augmenter sa placardisation.

C'est à ce moment du procès, que l'on dit pivot (même si l'on s'attendait à un retournement à l'américaine, dans l'ennui total de la propagande techno-commerciale à verni scientifique), que le drame prend toute son épaisseur, toute sa véritable dimension : ce n'est pas de technique, dont il s'agit, d'opérations obscures dans des logiciels étranges (à la fois infaillibles et faillibles, visibles et invisibles — la finance quantique), il s'agit bien de social. Tout comme on sentait bien, dans les compte-rendus journalistiques, que la présidente passait à côté de quelque chose, dans ses questions naïves, de tout ce qui font les relations au travail en environnement fortement concurrentiel où le résultat est extrêmement importante, au moins autant que la pression manageriale, en négligeant toute la sociologie et toute la psychologie, et le fameux "facteur humain". Tout comme on le sentait aussi lorsqu'elle cherchait la rationalité de tout ça : pourquoi avoir fait ceci ou cela, agit de telle ou telle façon ? Les évènements, dans une organisation, dépendent d'une multitude de facteurs, de la connaissance de l'environnement, de son interprétation par les acteurs plus ou moins expérimentés et informés (rationalité limitée), surtout sous la pression et en temps contraint, mais aussi par les stratégies et les intérêts de chacun, et enfin par l'articulation de la prise de décision dans son ensemble (lire Christian Morel, "les décisions absurdes"). Tout ce que l'on appelle la sociologie des organisations, et c'est rudement complexe, toujours à l'étude, pourtant fondamental pour comprendre.

Au moment où l'on aborde ce volet social, il se produit justement des esclandres à répétition, et notamment une crise parmi les avocats des parties civiles (les journalistes ont retenu l'invective adressée à la mère de Jean Veil — Simone — par l'avocat représentant des salariés — le CE ?), qui a cristallisé la scission entre les intérêts et vision des salariés, et celle du management. Mais la justice peut-elle voir cette fracture sociale, cette lutte des classes moderne qui se joue dans ce théâtre réglé ? La justice juge un homme, il est innocent ou coupable, plus ou moins coupable le cas échéant. Elle n'est pas pensée pour accepter le miroir inconscient, involontaire, qu'elle a fait apparaître en déclarant vouloir chercher le fond de choses. Elle n'est pas prête à gérer cela, elle en est embarrassée. Bientôt, les discours convenus, à sens unique, reprendront, et elle pourra mieux se reposer. Car il faut des certitudes. C'est avant tout cela que Kerviel paiera.


Lire le compte-rendu d'Aliocha de cette journée, qui a le droit d'être au balcon pour le spectacle.


Addendum : j'oubliais de préciser que la théorie du complot soulevé par Kerviel me paraît typique des "victimes" qui n'arrivent plus à comprendre un enchevêtrement de décisions irrationnelles sans être totalement illogiques ; en réalité, il s'agit invariablement de décisions absurdes (j'ai pu moi-même auditer des situations de ce type, en milieu bureaucratique, c'est passionnant). Symétriquement, du côté de la SG, il n'est pas improbable que l'on assiste à une création de mythologie pour justifier une situation exceptionnelle et surdimensionnée qui n'aurait pas dû arriver, en trouvant un coupable et des explications exogènes (je ne dis pas que c'est conscient : au contraire, c'est un mensonge auquel on veut croire car il faut y croire, sans quoi la raison perd, ce qui est inacceptable ; ce n'est donc pas une question de choix, mais un rejet inconscient de remise en question qui pourrait aboutir à un auto-destruction).
Bref, un refus du miroir là aussi, et délires inventifs de toute part, qui ne posent pas les bonnes questions, et n'auront pas les bonnes réponses. Tout ce qui n'est pas compatible avec la notion d'arbitraire, fondement de la justice (car il faut un responsable). L'action en justice est donc un moyen de faire reconnaître sa propre version (l'une comme l'autre), de mettre un cachet de vérité sur une mythologie.


Addendum #2: en ce lundi matin, le chinois a recommencé à la barre avec l'audition de l'ancien chef de Kerviel. Cet homme est incapable de trouver des mots qui ont un sens pour son auditoire, il parle dans son charabia. Si l'on s'en réfère à la théorie des actes de langage, ou plus philosophiquement encore, la scission entre son monde de la finance et le monde de tous est tellement entamé que le fait d'expliquer simplement n'est plus même une idée envisageable (alors que toute matière technique, que ce soit de la médecine ou de l'informatique, peut parler son jargon à un point tel qu'il soit incompréhensible pour les non-spécialistes, mais cela n'empêche pas de savoir adapter le discours — aussi parce qu'il faut parler à un patient ou à un client, un "autre" qui se doit de comprendre, dans une relation sociale, que l'on peut soupçonner absente dans le trading, ce qui n'est pas sans expliquer une partie de la psychologie "déconnectée des réalités" du trader). Plus encore, cet homme est au chômage depuis 4 ans (théoriquement l'indemnisation est limitée à deux ans), a-t-il déclaré : il est donc exclu de ce monde (ou s'en exclut lui-même !), mais se réfugie toujours pourtant dans son langage, son vocabulaire et sa grammaire. Polytechnicien licencié : quand on sort de l'X, que l'on est censé être l'élite de la nation et tamponné comme tel, ne peut-on rien faire d'autre de sa vie que du trading dans un micro-monde qui se connait (et a donc exclut l'un des siens ?). Révélateur, encore... (autre hypothèse : cet homme est détruit, ce qui révèlerait alors que ce sont bien des incapables sans épaules solides qui sont aux postes de management !)