Vendredi dernier, j'ai préparé ma prochaine réincarnation. Vous savez bien qu'il faut penser ces choses-là bien en avance (d'ailleurs, je dois réserver un pingouin). Souvenez-vous : j'avais prévu un mystérieux plan quinquennal d'évasion sociale. Suite à quelques péripéties (dont un procès avec un employeur plus-que-pénible qui m'avait, paraît-il, filé des cernes jusqu'au menton, ceci expliquant probablement pourquoi je n'avais pas pu aller jusqu'au bout du GMAT l'an passé, alors que j'ai depuis avalé des journées de 8 heures de partiels de droit), il a fallu changer de tactique, devenir entrepreneur indépendant (le pied ! Et quand il n'y a pas de client — misère aléatoire de septembre —, on va au musée pour voir du Richter, deux fois), tout en calculant comment mettre 58.000 € de côté en payant le minimum d'impôts (ma société est un cochon, une tirelire quoi), mais toujours dans le but ultime du plan-de-conquête-du-monde.

Et puis les études de droit, en attendant. J'ai eu l'occasion d'aborder le "pourquoi" de ces études : il y a plusieurs niveaux. D'abord, par connaissance pratique, parce qu'il y en a besoin tout le temps, du juridique. Mais après tout, il y a aussi besoin de comptabilité, et après avoir appris à lire un compte de résultat, à faire des écritures dans les comptes ou à comprendre les normes IFRS, tout l'aspect paperasserie m'a assez ennuyé pour arrêter là et filer le tout à mes experts-comptables (qui adorent ça, ils en redemandent, ça se sent). On en arrive ainsi à la deuxième raison, meilleure, sociologique (le mot honnis des juristes, aurai-je découvert : rejet du père ?) : le droit est un miroir de la société — merci à Pierre Legendre pour avoir éclairé simplement ce dont je n'avais que l'intuition. Oui mais bon, il manque la raison fondamentale, celle que je sors quand on me pose la question rapidement : pour le fun (potentiellement aussi : parce qu'il y a une majorité de filles — post-trauma d'études scientifiques).

Il faut bien voir le fondement nihiliste de ma raison-de-vivre — un problème que devrait rencontrer tout athée qui se pose la question. Rien n'a de sens dans l'absolu, le sens est celui qu'on lui donne — dans le cadre du bon fonctionnement de la société, soit la rencontre des sens que se donne, dans une continuité historique, un groupement humain. L'humain a besoin de sens pour vivre, ce n'est pas négociable (sauf pour Diogène, mais franchement, vivre dans un tonneau alors qu'il y a Dalloyau à côté, soyons sérieux). Donc, partant de cet axiome intrinsèque à la nature humaine (voir "la fabrique de l'homme occidental" pour les détails — Legendre toujours), il faut se donner du sens, pour sa propre vie. Si l'on n'est pas trop intelligent, la meilleure méthode est de faire des gosses et de vivre pour eux. Sinon, c'est la névrose assurée (même avec des gosses), qui se termine potentiellement dans la folie (ou le suicide, c'est selon) après des années de dépression, ce qui est assez moche. La meilleure méthode est donc téléologique (téléonomique ?). Apprendre peut être un but en soi (ça occupe l'esprit, et on a plus de 75 ans à meubler après tout), mais aussi la meilleure méthode pour devenir très amer, en arrivant à comprendre un monde sur lequel on n'a aucune influence (mais comment fait Pierre Legendre ?) — reculer pour mieux sauter, en somme. C'est pourquoi je réponds parfois, à la question "pourquoi des études de droit ?" : pour faire de la politique (et c'est tout à fait vrai).

Ce qui est fort amusant est que dans mes cours de science politique, qui s'inscrivent logiquement dans les études de droit (ce n'est pourtant pas si immédiat, surtout si l'on réfute l'aspect social !), on y dit dès le début que ce n'est pas la voie à emprunter pour faire de la politique ensuite. Et vendredi, à l'école que je visitais, une étudiante (33 ans, magnifique blonde) soutenait de même pour les études de management : ce n'est pas la voie à adopter pour faire de la politique, il vaut bien mieux... étudier les sciences politiques. Évidemment, personne ne sait trop de quoi il parle, puisque dans les deux cas, on s'adresse à des personnes qui ne s'intéressent pas à la vraie vie politique sur le terrain. J'en discutais sur twitter avec quelqu'un (ancien énarque) qui rêvait que l'ENA fasse enfin la part belle au management ; un autre se plaignait de la place profondément ridicule de l'économie dans le cursus (on voit le résultat tous les jours à la télé, particulièrement lors des récurrents sommets de la dernière chance) ; et que dire d'un bien trop rare parcours d'un Jean Mallot ? Bref, comme toujours, faire confiance en soi-même (et à ses intuitions raisonnées) reste la meilleure manière de réussir — sans garantie de résultat, faut-il toujours garder à l'esprit, car il fut éviter les déceptions destructrices.

Lors du discours de la dernière remise des diplômes de l'école en question, un des (vieux) fondateur (celui qui m'éconduit préventivement la semaine passée sans m'entendre) raconta une fable qui me toucha particulièrement. Je vous la fait en VF et de mémoire (faute de retrouver la vidéo malgré d'âpres recherches dans mes historiques et sur Google... Misère du big data !), sans trop savoir si c'est de lui ou s'il la tient de quelqu'un d'autre (puisque je n'ai pu lui poser la question...). C'est un homme qui en croise successivement trois autres qui portent des pierres. Il leur demande à chaque fois "pourquoi portes-tu des pierres ?". Le premier répond : "parce qu'on me l'a demandé". Le deuxième : "je fais cela pour vivre". Le troisième : "parce que je veux construire quelque chose".

Il y a une question qui revient encore et sans cesse : "why an MBA?". Phénomène de satiation verbale, la question perd même de son sens à force d'être entendue, et quiconque fait quelques recherches sur des forums ou passe des entretiens préliminaires sait qu'il tombera dessus (à tel point que si je tape dans Google "Why an ", la suggestion unique est "MBA", et ensuite "MBA essay"...). Il y a même un étudiant munichois qui après m'avoir dit "hi !", m'a immédiatement posé la question fatidique (approche standard, en somme). Quelque part, cela se comprend : étude causale (téléologique sinon finaliste), recherche de raisons qui justifient en soi une volonté propre, à détacher de la simple pression sociale (ce qui me paraît fort amusant, n'ayant découvert que ce type de cursus n'existait qu'il y a quelques années, par un total hasard : je puis vous assurer qu'en dehors de quelques arrondissements de l'Ouest parisiens, quasiment personne n'est au courant !), le but est de déceler chez le candidat ce qui l'anime. Mais retournons simplement la question : pourquoi font-ils un MBA, ces étudiants sur le tard ? Veulent-ils, comme le dit Claude Janssen dans sa fable précité, qui arrive à la fin (et non au début !) du cursus, construire quelque chose ? Oui : construire leurs carrières, dans l'ensemble des réponses apportées. Cela interpelle un peu, sur le bel alibi éthique humaniste (améliorons la société par la connaissance mieux partagée) mis à mal par l'horrible vérité égoïste (au mieux, on améliorera la société parce qu'elle a intrinsèquement besoin de nous et du précieux savoir que l'on a à présent acquis). Il est même amusant de noter quelques dissonances cognitives assez connues dans la justification du choix de ce genre d'écoles. Il manque encore un miroir.

Lors de la présentation des alumni, plus tôt dans l'après-midi (rudement bien organisée), ceux-ci s'extasiaient des connaissances extrêmement variées qu'il ont pu acquérir (point sur lequel je les crois tout à fait, étant convaincu, par mes longues recherches de sceptique naturel, de l'efficacité pédagogique et de la qualité du contenu, qui font que je suis prêt à m'y investir moi-même — et on me sait extrêmement prudent). Les étudiants de neuf mois d'âge (moins la césure de deux mois) ont alors tenu un langage que j'avais déjà entendu : ils sont tellement bien formés à l'organizational behavior, aux subtilités du marketing, entrainés à la négociation serrée, qu'ils pourraient à présent manipuler qui ils voudraient (voilà qui me paraît peu éthique, au passage, il y a encore du travail — Google se montre encore une fois inefficace pour me retrouver l'excellent article du dean local sur le sujet). Dans leur bulle, campus isolé à l'orée du bois de Fontainebleau, à une heure de train de la capitale, de jeunes gens se sentent donc dores et déjà investis d'un immense pouvoir (pour initiés) de subtile coercition ; cela marchera-t-il sur les diplômés de la London Business School (LBS) rivale, qu'ils auront en face d'eux ? Et sur les vieux loups self-made-men qu'ils sous-estiment tout à coup ? Ou parlaient-ils du quidam qu'ils auront à manager ? La portée de ces paroles ne me semble pas avoir été prise en compte, sur le moment ni plus tard.

Passé le sympathique munichois, la magnifique blonde (un produit franco-polonais, vive la mondialisation, quand même) me pose la même question du "why an MBA?" — l'originalité ne tue pas. Et comme je venais déjà d'expliquer un point de vue (j'en donne un différent à chaque fois, j'ai horreur de me répéter), j'ai répondu : "to learn better and faster". Réponse inattendue, ça a un peu décontenancé (hier, un CEO de société de service que j'apprécie beaucoup, m'a raconté qu'il a rencontré son futur ami lorsque celui-ci l'a recruté, après lui avoir demandé "parmi les quatre candidats, pourquoi vous ?", et qu'il a répondu : "parce que je suis trèèès sympathique"). Tout dépend comment on considère l'éducation : signal ou capital ? Dans une top-school, on obtient les deux. Mais qu'est-ce qui m'intéresse, moi ? Après réflexion, plutôt le capital, et ce en corrélation avec mes études de droit : pour le but politique (étant entendu que je sais fort bien qu'il faudra attendre le papy crash pour se débarrasser d'une partie de gérontocratie héritière du pays, je prends tout de même aussi volontiers le signal pour le fort ROI potentiel, en attendant). Cette question n'a cependant pas eu l'air de s'être posé sous cet aspect, alors qu'au fond on en revient : la business school, pour sa part, lui permet de sortir de son labo de chercheuse pour faire des affaires (j'ai beaucoup aimé l'étudiant analyste financier indien, qui pour sa part a donné comme réponse : "tout le monde autour de moi, tous mes chefs, ont fait une B-school" — vu comme ça...). Mais par ma foi, a-t-on réellement besoin d'une B-school pour cela ? (Au retour, un visiteur russe demande dans le RER quel est la meilleure façon, à part une business school pour devenir CEO en France — je l'ai renvoyé vers Thomas Philippon) Quel est l'avantage intrinsèque ? Pas l'alpha et l'oméga, mais bien l'efficacité dans l'apprentissage (meilleur, plus vite). Après, il y a le career service très efficace (comme quoi, il n'y pas de miracle), mais personnellement, j'ai déjà passé ce cap (avoir un chef ? Et puis quoi encore ??), qui n'est pourtant pas une étape évidente dans cette école (contrairement à LBS, par exemple, dont on m'a dit que j'y serais mieux — oui, mais il n'y a pas "Administration" dans le nom de l'école, pour faire vite, alors j'influence mon choix).

Une chose m'avait frappé, une fois : dans un billet de blog d'étudiants de la même école (qui décidément sait extrêmement bien se marketer, je ne comprends pas pourquoi le prof qui nous a donné un très bon aperçu de son cours n'a pas cité l'école parmi la liste de marques efficaces sur ce plan communicationnel), un étudiant s'extasiait de son ouverture au monde qu'il venait d'acquérir grâce à ses nouvelles études (je ne sais plus s'il écrivait cela depuis la forêt bellifontaine ou depuis le rocher de Singapour). J'en étais un peu resté interdit : comment se fait-il, avec toute la dose de sélection (que je ne suis pas même certain de passer — quoiqu'en réalité je suis quasiment sûr que si j'obtiens la prochaine fois un score honorable à ce fichu GMAT, ça passera ; sinon je ne perdrais pas mon temps, quoique c'est sociologiquement très intéressant), qu'un homme d'une petite trentaine d'année trouve enfin l'illumination de la sorte ? La sympathique & dynamique franco-polonaise m'a tenu un discours similaire : avant, m'a-t-elle avoué, elle ne s'intéressait nullement aux choses du monde (seulement à ses cellules souches vieillissantes dans le cerveau). Il est vrai que rares sont ceux qui ont un compte twitter et un blog à leurs noms propres (il y a des comptes communs d'étudiants — mais donc a posteriori — qui sont plutôt efficaces, en revanche). À présent, notre héroïne allume la télé et comprend la crise économique ou les raisons du taux de chômage élevé en Espagne. Bon, ça ne l'empêche pas de rester ultra-libérale et de pester contre l'assurance chômage qu'elle a réussi à obtenir pendant ses études (la psychologie contradictoire des droitistes devrait donner lieu à des thèses entières). Quelque part, c'est une grande réussite de l'école d'arriver à détecter les potentiels talents et à les éveiller.

Mais sous-jacente se trouve aussi la critique acerbe de Mintzberg sur les MBA [américains] (malheureusement il ne parle pas — spécifiquement ? — des MBA européens, assez différents dans leur esprit, et où il a de plus enseigné — les critiques visant les MBA en général se recoupent cependant très souvent, et sont passablement ignorés des écoles, qui n'apportent aucune réponse explicite aux griefs qui leur sont adressés). D'ailleurs, la plupart des diplômés finissent consultants (non managers, ou alors managers-consultants : là ça coince sérieusement, il manque l'irrationalité humaine dans l'équation), et lorsqu'ils ouvrent leurs entreprises, c'est le plus souvent pour être... consultants indépendants. Le problème, en réalité, serait à mon sens double : un certain manque de maturité philosophique des sujets (sachant que c'est forcément mieux lorsque l'on prend des étudiants ayant déjà travaillé, donc ayant déjà été managés, avec l'expérience de la vie en plus), et une méconnaissance des limites (c'est très confucéen — "savoir que l'on sait ce que l'on sait, et savoir que l'on ne sait pas ce que l'on ne sait pas : voilà la véritable intelligence"). Ces limites qu'il est peut-être difficilement avouables dans un cursus nécessitant déjà un sacrifice de vie sociale et d'une petite centaine de milliers d'euros. À étudier.

Rien n'est parfait, même à 58K€. L'étude doit être économique : le jeu en vaut-il la chandelle ? Ma réponse est positive (même si, ironiquement, plus j'attends et plus j'apprends par moi-même, de telle sorte que l'investissement devient en soi moins rentable). Elle n'exclut cependant pas un esprit critique que l'on se doit de toujours garder, en toutes circonstances. On sait ma position, au fond, sur le management (mais une B-School n'est pas que ça — parfois même, pas du tout cela, ce qui est un brin contradictoire, qu'apprend-on dans les mastère d'écoles d'économie, au juste ?). Par exemple, je m'amuse beaucoup de cette rhétorique sur la diversité des nationalités présentes (plusieurs dizaines !) alors qu'on demande à tous un excellent niveau d'anglais, seule langue parlée durant les cours, pour des raisons mondialistes pratiques évidentes ; et si avant le français était aussi obligatoire, à présent l'alibi multi-culturel s'est replié sur la maitrise d'une troisième langue (effroi dans l'assistance) au niveau... A2 (le munichois de tout à l'heure, qui n'a pas voulu mot dire en français, a justement présenté avec succès notre langue à l'examen) ; autant dire que c'est symbolique, mais c'est la seule école au monde, entre Fonty et Singy (comme on dit dans le jargon local) à imposer une telle épreuve obligatoire et incontournable. En réalité peu importe : ce melting pot reconstitué est une manière extraordinaire d'ouverture sur le monde, non pas d'un point de vue du bulldozer culturel d'aplanissement culturel qu'est le management (occidentalisez-vous dans la différence similaire), mais de celui de l'étude anthropo-sociologique, de la richesse humaine, du monde des possibles, et du miroir formidable que cela apporte à travers les différences (remise en cause de fondamentaux acquis passivement, de la définition de la normalité : autre chose est possible, pourquoi ? — Écueil : il faut se retenir de classifier à tort et à travers, pas sûr que ça marche, mais c'est en tout cas possible). En fait, il faut en tirer la richesse humaine, et le système semble idéal pour cela.

L'école est un outil (désolé pour les universitaires — il faut tuer le père, de temps en temps, les amis), tout dépend de ce que l'on en fait ensuite. La neutralité de l'outil m'intéresse : elle ne peut jamais être parfaite, mais en ce qui me concerne, cela me convient en l'occurrence (bien mieux que l'idéologie universitaire française, que l'on pourrait bien qualifier de soviétique sans trop de soucis — à force de vivre dans un État dans l'État, ça déteint partout). Le prix est élevé, mais le service à la hauteur. Il faudra compléter et boucher les trous, challenger (comme on dit) le savoir acquis par une seule bouche, mais le bootstrapping est l'activité la plus difficile en soi. Voilà, après toutes ces réflexions (qui respectent le contradictoire, il faut être bon juriste), "why an MBA".

Il me reste à présent deux ans (le temps d'obtenir mon M1 en droit d'ici trois ans, le dossier se présentant un an à l'avance) pour résumer cela en quelques phrases et un essai de quelques lignes — "pour construire quelque chose" ? Ça me fait penser à un ami (consultant dans un cabinet hyper-réputé essorant ses salariés au dernier degré) qui a mis en avant sur son linkedIn ses "extraordinaires capacités de synthèse" : on peut dire beaucoup de choses en peu de mot, c'est effectivement une grande qualité (j'admire pour cela Confucius et le Christ — qui n'ont pas fait de MBA, notons, ils n'ont peut-être pas su convaincre lorsqu'on leur a posé la question existentielle "Why an MBA?") ; mais souvent, quand on y pense, ce sont beaucoup de conneries condensées (ou quelques formules incantatoires que chacun interprètera à sa façon, une grande spécialité de nos élites nationales). Regardez Alain Minc ou Jacques Attali, ils en ont fait leurs fortunes (parfois, par hasard, ils disent des choses pas trop bêtes, mais c'est une possibilité statistique aléatoire). C'est sûr que grâce à l'éducation comme signal, on peut dire des âneries avec une force indubitable, et une forme extraordinairement travaillée (un art !). Un peu comme la cour de cassation — qui se fait ensuite massacrer à des taux indécents auprès de la CEDH.

Mais c'est encore une autre histoire... (Quoique) (Billet à suivre sur ce sujet)