À l'origine, ce concert était prévu pour le jeudi. Mais mon agenda n'étais pas d'accord : le jeudi, c'est Julia Fischer au TCE. Imaginez, l'horrible cas de conscience : Julia Fischer OU Matthias Goerne. Impossible de choisir. Heureusement, l'orchestre de Paris propose d'échanger ses places pour les autres dates de rediffusion d'un même programme — ils sont uniques (malheureusement). Donc, je me suis fendu d'un courrier où expliquant ma situation inextricable, j'implorais les dieux administratifs pour aller voir mes deux dieux vivants. Et c'est ainsi que je puis avoir une place échangée pour le mercredi.

Et puis la semaine dernière, on a appris que Julia annulait son récital, pour cause "d'heureux évènements" — ce qui en langage occidental euphémistique veut dire qu'elle s'est faite engrosser. Non seulement Julia a annulé, mais pire encore, j'ai appris par la presse qu'elle m'a fait un enfant dans le dos. Je rappelle que parmi les raisons qui ont fait que j'ai étudié l'allemand, outre la conquête du monde et comprendre Wagner, il y avait avant toute chose la possibilité de pouvoir draguer Julia en VO. Je suis dévasté. Mais c'est ainsi que j'ai pu retourner au concert de l'orchestre Paris le jeudi — avec la souris, cette fois (ne mentionnons pas les autres demoiselles ayant séché leur devoir religieux, cela mériterait excommunication), et coup de bol, une gente dame munie de deux invitations du choeur s'en est délestée auprès de nous.

Mercredi impair, jeudi pair. Deux visions symétriques mais concordantes d'un programme exception. Pas vraiment de la première partie, un Felix Mendelssohn tellement classique, la Symphonie n° 4 "Italienne", qui commence si bien (quoiqu'assez simplement) pour terminer dans un vide plat passablement inintéressant. Non, tout était dans la seconde partie, d'une bonne heure de long, où Christoph von Dohnányi à la direction a pu faire valoir tout son art, fin, intelligent, précis, lisible, avec une espèce d'aura tranquille de maîtrise, et en même temps d'humilité naturelle (difficile de le prendre en photo : parmi les musiciens, il se cache pour les saluts).

La soirée, nous dit le programme papier (imprimé à trop peu d'exemplaires, d'autant que la session du jeudi était bien plus remplie que celle de la veille — effet de publicité ?), est particulière, dédiée à Georg Solti, l'ancien maître de Dohnanyi. Hugues Gall, au rang E, qui fait le baise-main à Agnès Letestu (quelles jambes, quels collants...), a écrit un très beau texte d'hommage à l'ancien directeur de l'orchestre décédé en 1997. Ce n'est pas la seule raison de lire ce programme exceptionnellement érudit : l'analyse de l'oeuvre au programme, "Le Château de Barbe-Bleue" de Béla Bartók, est très poussée sur le plan psychanalytique. Un vrai plaisir. Car cette oeuvre est profonde, et cet éclairage n'est pas superflu.

Sur la scène, le récitant András Bálint déclame la mystérieuse introduction en hongrois, que l'on entend à peu près jamais (il paraît que ça a été donné en français au TCE). Le chef est flaqué côté jardin de la mezzo-soprano Elena Zhidkova et côté cour du baryton Matthias Goerne (aka Dieu). La première paraît dans une robe incroyable (dirons-nous), rose pâle rayée en longueur de quelques fines bandes noires et étincelante ; l'ami berlinois m'avait prévenu que ça allait être quelque chose — d'où son replacement pour en être à quelques mètres juste en face (elle masquait Lola, extrêmement belle mais coiffée d'une horrible pince en plastique, le mercredi, mais on lui a pardonné cet affront, c'est dire). Dieu pour sa part n'a toujours pas de costume à sa taille, ce qui est fort embarrassant.

Hé bien c'est la Zhidkova toute élancée qui a encore plus de coffre que Dieu pour passer par dessus l'orchestre surboosté — et correctement disposé, les seconds violons à droite, les contrebassistes (dont notre héros retraité, qui a eu droit à des égards spéciaux du chef) à gauche. Cette fille est réellement impressionnante. Même avec quatre trombones placés par le chef au fond du parterre, en face des chanteurs. Et quelle interprétation ! La perfection. Fascinant, troublant, stupéfiant.