"Amour" est le dernier film d'Haneke. La bande-annonce n'indiquait rien sur le sujet traité. Toujours est-il que l'on s'attend à être bouleversé par un Haneke, quel qu'il soit, mais surtout quand il reçoit une Palme d'Or. Mais à ce point là... "Mar adentro" me semble être la dernière référence d'un film qui m'aura laissé dans un tel état. Il faut bien deux heures pour s'en remettre tout à fait. Mais à observer une partie des spectateurs à la sortie et certaines critiques (dont les cahiers du cinéma, pourtant !), il est clair que c'est aussi un film qui ne va s'adresser qu'à des sensibilités personnelles, et à certaines intelligences.

Produit par les films du losange, le style est tout d'abord rohmérien : des personnages de la bourgeoisie qui parlent un français châtié ; et puis Jean-Louis Trintignant (Georges), incroyable, monumental, dans ses vieilles années. Haneke a choisi de donner dans le huis-clos, à l'exception d'une scène de ré-ouverture, dans un théâtre (au TCE, qui manque de vieux riches pour être totalement fidèle à la réalité) : on ne voit que le public, dont nos deux personnages principaux (parmi nous, potentiellement nous). On annonce : voici le miroir. Le miroir d'une vie, de la réalité, sans déformation, brut. Caméra fixe, parfois un traveling, rien de plus. Longues séquences. Une fois dans le grand appartement parisien du vieux couple, on n'en sortira qu'une seule fois : ce sera virtuel, ce sera en ruine, inquiétant. C'est donc dans l'appartement que se joue le drame : la vie. Ou plutôt...

Imagine-t-on ce que cela a dû être pour Emmanuelle Riva (Anne) de camper un tel rôle ? L'imagine-t-on vraiment ? Veut-on le concevoir ? Ou rejettera-t-on la réalité comme la fille (Isabelle Huppert, encore, magnifique, toujours), donnant lieu à une scène qui fait rire jaune, où elle raconte ses soucis, parce que c'est la vie — mais quel décalage de perspectives, pour ne dire que cela... Ou comme Alexandre Tharaud, jouant son propre rôle (le réel encore !), qui essaie d'être réconfortant, mais renvoie une image tout à coup rejetée par Anne ?

Ce film de Haneke est très hautement éprouvant parce que c'est la réalité crue. On y voit tout, en miroir parfait. On y voit l'amour d'un vieil âge. Un homme et une femme qui ont accompli de grandes choses, une vie, dans le passé (la belle affaire, à présent). On y voit les relations familiales ; les relations avec les soignants ; l'attente envers une techno-science qui n'a pas de véritable réponse ("qu'a dit le docteur ?", "je ne peux pas croire que de nos jours on ne puisse pas faire autre chose !") ; et la relation avec la dure réalité (vu de l'intérieur, aussi, quelque part, dans la cellule, amoureuse). On y voit ma grand-mère, en ce moment. Et pire, en fait — la suite probable. On y voit ce que l'on ne veut pas voir, nous. L'homme occidental a créé un théâtre scientifique (l'hôpital) pour accueillir (rationaliser ?) l'apparition de la vie (la naissance) ; et à l'opposé, à l'autre bout, que se passe-t-il ? Quand la science et la technique s'acharnent à conserver une vie qui n'en est plus une ? Le même théâtre sert-il alors à cacher les éléphants ? On peut aussi se cacher chez soi : c'est cela, l'amour jusqu'au bout, celui des voeux du mariage, dans son horrible et inexorable réalité probable (et de plus en plus probable pour chacun : la science "s'améliore", la durée de vie augmente — à quel prix, au juste ? Le débat est sous-jacent, laissé au spectateur dans sa réflexion propre). Ça n'arrive pas qu'aux autres.

Voilà ce que montre "Amour". Certaines scènes sont hautement chargées en émotion. Voir tout à coup Anne dans son ancienne activité de pianiste. Simplement. Voilà le travail de Haneke. Difficilement soutenable. Certains critiques ne l'ont pas vu, ou n'ont pas compris ce lien montré entre Eros et Thanatos ("où est l'amour ?", se sont-ils interrogés !), pourtant visible dès la scène d'introduction, la toute première, la plus dynamique du film, qui nous montre déjà la fin. La fin, on la connait tous, mais on la refoule : c'est ainsi que l'on peut vivre. Mais le drame n'est pas vraiment la fin, il se trouve avant. Et donc, la fin du film, quelque part, n'est pas pessimiste, ni facile, bien au contraire : il s'agit d'ouverture et de respiration, sur l'endroit même du drame qui s'est joué. La vie continue. Deux heures de film magnifique ("un beau et triste moment" selon Alexandre : la vie résumée ? Mort comprise ?).