Cette semaine, je me suis inscrit pédagogiquement à la fac. Décidément, la fac est le royaume du grand n'importe quoi. Déjà, deux inscriptions, c'est profondément stupide. Il n'y a que les universités franchouillardes pour inventer un tel bordel administratif. Mais pire encore : l'énergie déployée à tout complexifiée est totalement irréelle. Ainsi, il faut déjà savoir par soi-même que l'agenda est publié "quelque part" : en effet, on trouve dans un sous-sous-onglet d'un des sites du cursus une image jpg avec dessus LA SEULE journée où il faut se rendre pour s'inscrire, en pleine semaine, avec seulement quelques horaires possibles (trois le matin, deux l'après-midi). Je rappelle être dans un cursus spécial pour personnes qui travaillent : je vous le donne dans le mille, la grande majorité des gens présents étaient des étudiants en double-cursus et des mères au foyer reprenant leurs études (j'ai aussi vu une mère inscrire sa fille, si j'ai bien compris).

D'ailleurs, je commence à comprendre pourquoi au cours du samedi précédent (oui, les premiers cours étaient AVANT l'inscription, donc la remise des documents : seul un quart de la salle — soit la quantité exacte de redoublants !! — en étaient donc munis, comme on a pu s'en apercevoir au petit sondage de la prof de droit administratif, suite à l'air déconfit de l'assistance, après l'injonction "suivez sur votre voisin" ; ce qui ne l'a pas empêché de continuer à analyser une décision de quatre pages que quasiment personne n'avait sous les yeux), la moitié de la salle avait avoué ne pas avoir fait la L1 du même cursus ! Il en est ainsi d'une femme qui a passé sa L1 il y a 20 ans. Ne me demandez pas ce qu'elle en a retenu, depuis. Toujours est-il que la moitié des matières ont changé, et que la question se pose de savoir ce qu'elle aurait à repasser (et on voit ça le jour de l'inscription, avec le peuple qui s'inscrit). J'ai aussi pu constater que si pour la L1, j'avais fait une bonne heure de queue, avec un monde fou, cette fois, il y avait vingt à trente personnes par slot horaire, soit environ 200 au total en visant un peu large (estimation cohérente aussi avec le monde présent dans l'amphi samedi dernier). Comprendre que non seulement on aurait perdu facilement deux tiers des étudiants, mais en plus, si la moitié vient d'un autre cursus, et un quart redouble... ça veut dire que très peu de monde est passé de la L1 à la L2 du même cursus. Ça laisse songeur (évidemment, aucune statistique communiquée : on n'est pas là pour faire du résultat, à la fac, que diable !).

Bref, j'arrive à 11h et me fait un peu jeter parce que je suis hors-slot horaire. Mais ma question était : d'où sort donc la liste affichée sur la porte où il y un nombre délirant de bidules à apporter sous peine de refus de dossier ? Eh bien sur le site web, pardi ! C'est vrai que j'ai que ça à fiche dans ma vie : éplucher en permanence le site web ! Évidemment, je suis furax en retournant chez moi, pour trouver les conneries demandées. Liste : deux photocopies (pas une, hein, DEUX) du certificat de scolarité délivré par l'université elle-même ; deux photocopies du relevé de notes délivré par l'université elle-même ; deux photos qui sont les mêmes que chaque année (et j'ai déjà dû en envoyer une pour l'inscription administrative — qui m'a été renvoyée, donc elle est manifestement numérisée quelque part) ; une petite enveloppe timbrée, parce que 400€ d'inscription ne permettent pas de se payer une enveloppe avec un timbre dessus (sans adresse, notons : allez savoir à quoi elle va servir, mais je préférais encore payer 402€ mon inscription !). C'est un peu comme Pôle Emploi qui m'a demandé des certificats de l'URSSAF alors que c'est la même caisse. C'est la France. C'est la merde.

Alors une fois qu'on a toutes ses gentilles pièces, et qu'on est prêt à être infantilisé dans une salle à la chaîne avec trois fois le même papier à remplir (enfin non, le jaune et le bleu sont sensiblement différents), la population administrative surabondante (ma favorite, c'est la "Gestionnaire aux inscriptions administratives et du suivi des étudiants de Mayotte et de Grèce") qui ne répond pourtant jamais au téléphone (un peu comme le greffe et les impôts...), devient assez serviable et même aimable, jusqu'à un certain point. En fait, ces gens sont des robots : il faut rester dans le chemin qu'ils se sont tracé (ou qu'on a tracé pour eux : demander de remplir le formulaire stupide qu'on a déjà, trouver qu'on exagère de se plaindre d'un retard silencieux de six mois alors qu'ils sont dé-bor-dés — la faute aux 25 heures ! —, traiter une liste de juifs à bourrer dans des trains, etc.), tout va bien ; mais faut pas venir les déranger en demandant d'utiliser autre chose que le cerveau reptilien, ah ça non ! Malheur à qui ose !

À la fin de ce taylorisme vécu (infligé) de l'intérieur, je me retrouve au même point qu'après une entrevue avec l'inspection du travail — un des summums du guignol-et-compagnie à la française. L'administration est le centre du pouvoir dans un État bureaucratisé — c'est la Rome mourante qui a mis au point le système, pour tenter de se sauver (un indice est caché dans ce bout de phrase...). Administrer, c'est gouverner. L'administration est, en l'état, indispensable. Pourquoi ? Parce que le citoyen (français, mais le mal est partout, allons voir en Inde pour rire...) est infichu de se prendre en charge : il veut se faire materner par l'État (il n'a plus d'Église pour ça). Il ne suffit pas d'être ultra-libéral et de cracher sur toute cette paperasse objectivement totalement inutile : le problème est intrinsèque au fonctionnement psychologique du français. Notre administration stupide, inutilement complexe au mieux, est le miroir de notre être profond.

Il est impossible, actuellement, de gouverner sans l'administration : qui oserait alors expliquer à cet avatar de middle management public grotesque, composé de personnes forcément psychologiquement orientés pour ce genre de taches (pas n'importe qui peut être un robot !), que ça en est trop, qu'il va falloir en mettre un sur deux au chômage (et à titre personnel, je suis prêt à payer pour que les nuisibles ne travaillent pas — on ne peut tout de même pas les mettre au goulag, et puis de toute façon c'est trop cher ce genre de camps), qu'il va falloir réellement travailler au lieu de brasser du vent ? Gérer des dossiers inutiles, c'est un art français : par exemple, un entrepreneur paie beaucoup trop de charges, c'est un fait, mais il va avoir la chance extraordinaire de pouvoir remplir des dossiers pour bénéficier d'une des 70 manières de ne pas en payer (ou de se faire rembourser) une bonne partie. Ce qui fait vivre plein de gens au passage : inspecteur des impôts, pseudo-experts devant traiter traiter les dossiers, et évidemment, sous-traitants pissant ce genre de dossiers au kilomètre. Justement, un de mes amis fait cela, pour le CIR. Sa société de conseil bien connue charge 1000€ de l'heure. Oui, de l'heure (et ça va être les mêmes qui vont m'expliquer que mon travail de haute expertise est trop cher pour ce même tarif à la journée). Pour une production à la valeur ajoutée totalement nulle, puisqu'il s'agit au final de compenser des charges trop lourdes, en fabricant des dossiers plus ou moins pipotés, revus par des incompétents tels que n'importe quel bout de code va être vu comme une innovation, même par une SSII qui ne possède aucun employé dans ses locaux (ce qui est le cas d'autres amis, en l'occurrence). Au final, c'est comme creuser des trous d'un côté et les reboucher de l'autre : ça crée de l'activité et du PIB. Mais aucune valeur ajoutée : ça on s'en fiche, on est en France. Ça crée même des emplois. La LOLF et la RGPP, c'est quand même de la grosse blague : on ne change pas une civilisation avec des lois.

Alors imaginons qu'un président d'université soit tout à coup un non-croulant couillu (oui, ça fait beaucoup, déjà, parce qu'un président ressemble toujours forcément à son électorat — regardez les nôtres, à la République : plus mous, inefficaces ou simplement crétins, est-ce bien possible ?), ira-t-il se mettre à dos ce qui lui permet de diriger son paquebot ? Évidemment que non : la relation hiérarchique sur un groupe soudé est un mythe que même McKinsey n'avale pas (spécialistes ès-rapports qui flattent le middle management tout en ne donnant aucune véritable solution au management de haut niveau — mais de belles notes d'honoraires, en revanche). Nous voilà donc coincés. La seule solution serait de simplifier en douce (par exemple en informatisant tout le merdier, ce qui donne l'occasion de rationaliser : ainsi, Paris I pourrait envoyer le certificat de scolarité à Paris I sans passer par la case "étudiant") ; et d'attendre le départ à la retraite des gens inutiles (ils ne faisaient rien avant, de toute façon ; au pire on pourra créer des "chargés des inscriptions de Saint-Pierre et Miquelon"). Autant dire que ça va prendre quelques années.

Mais qui se lancerait dans une "conduite du changement" (comme aiment le dire les managers hypes) qui ne donnera de résultats qu'au bout de plusieurs années ? Et je ne parle même pas du problème épineux : informatiser, ça veut dire avoir des compétences en informatique. Il n'y a qu'à voir comment marchent Sésame et Apogée, pour faire des choses simplissimes (base de données et relevé de notes, essentiellement, dans une espèce de CRM...), pour se rendre compte qu'on n'est pas sorti de l'auberge. De toute façon, le DSI, que ce soit dans l'État ou dans les grandes entreprises, est toujours le plus incapable des imbéciles impotents (allez, j'ai quelques exceptions en tête tout de même — mais ils ne sont pas restés DSI très longtemps non plus, le poste doit être maudit). Partant de là, on est toujours assez sûr que les mauvais choix seront pris, avec les mauvais sous-traitants, des recettes foirés, des mises en productions repoussées ad vitam eternam (mention spéciale pour Chorus).

Bref, le problème est noué sur plusieurs couches profondément ancrées. Et là, je me dis : bon sang, faut-il se battre pour ça ? C'est une vraie question : l'état de ce pays est inacceptable, une plaie intolérable. Soit on tente d'améliorer les choses (fortes chances d'échec, et au moins tout ce qu'il y a écrit ci-dessus comme obstacles à surmonter), soit on émigre dans un pays plus civilisé (qui a des chances de parler anglais ou allemand, ou une langue nordique...). Et comme d'habitude, on en vient à la conclusion que si ailleurs on avait le même niveau de beauté féminine et de bouffe, il n'y aurait plus beaucoup de questions à se poser — le sacrifice philanthropique a des limites.