J'ai oublié de raconter, il me semble, comment j'ai encore perdu tous mes SMS sur mon (ex) HTC Desire (depuis remplacé par un S3), à cause d'un bug Android. Je l'ai eu très mauvaise : aucun backup depuis 2 ans, n'avais-je fait, car j'espérais acheter le nouveau téléphone, et donc backuper à ce moment-là. Et puis crac, sans prévenir. Tabula rasa. Un bon millier de messages perdus, certains de DG hyper-important, certains de clients, beaucoup de demoiselles.

Et puis cela fait réfléchir sur la mémoire. Dans une syllogomanie mémorielle, alors que l'immatériel ne pose plus beaucoup de problème d'appareils de stockage (à stocker eux-mêmes, physiquement), on accumule de plus en plus des historiques, des fichiers, des données. Personnellement, je m'en suis un peu détaché en jouant sur la paresse : il y a des disques durs avec des données précieuses que je n'ai pas branché depuis plus de 6 ans (d'ailleurs, c'est encore de l'IDE, il faudra un jour que je fasse de la récup'). La même paresse qui d'ailleurs me fait accumuler des bouquins ou autres bidules dans mon appart' (physiquement, cette fois — la femme de ménage m'a demandé de trier, oups).

Mine de rien, Internet est dans cette mouvance. Le "droit à l'oubli", c'est un peu la phase immergée de l'iceberg. Sur Internet, le lien doit être pérenne. Quoi de plus détestable que le lien cassé ? De temps à autre, un blogueur un twitter se cybersuicide, et l'on perd tout, comme dans le monde physique lorsqu'une bibliothèque brûle (ou qu'un vieux sage meurt, on sait). Jules a par exemple explosé son blog (diner's room) qui était pourtant une perle du web juridique et politique. Mais voilà, la mémoire, la mémoire exacte, précise, impérissable, c'est à la fois notre meilleure amie et notre pire ennemie. Surtout, c'est la certitude que la conservation du passé emportera la conservation du futur.

Comment évoluer lorsqu'on nous renvoie au passé. La question se pose par exemple pour les politiques : avant, ils pouvaient dire tout et n'importe quoi, tout et son contraire, il était impossible de vérifier. À présent, il suffit de chercher des textes référencés : un changement d'avis n'en devient que plus difficile. Pourtant, c'est bien le propre de l'homme que de se tromper, de revenir sur ses positions passées, bref, d'évoluer ! La mémoire joue ici le rôle du formol, du carcan. Si l'on n'apprend pas sans mémoire, sans étudier le passé, le "big data" mémoriel, la non-synthèse, l'explicite précis, tout cela empêche de se détacher du passé pour construire quelque chose de neuf, d'original, de contraire, pour explorer d'autres voies.

J'y repense un peu à chaque fois que j'ai ma mômon au téléphone : "gère bien ton argent", "fais attention avec l'argent de ta société", etc. Je n'ai pas encore 29 ans, j'en suis resté coincé à 13 pour elle (ce qui est agaçant, mais comme il y a irresponsabilité pénale à cause du lien de filiation, on dit "oui maman" ;)  ). En un an, j'ai adressé une dizaine de clients, dont un directeur général de grande société, j'ai géré en direct, depuis le commerce d'avant-vente jusqu'à la facturation, depuis la banque jusqu'à l'URSSAF, j'ai ajouté à mon réseau des gens extraordinaires, j'ai commencé à monter deux autres business en parallèle, mais je n'ai toujours pas quitté mon adolescence. Le cas est extrême, mais révélateur. C'est l'une des raisons qui, sans trop le calculer, m'a détaché de mes anciens amis — le plus ancien est unique, de la prépa, et l'on se voit peu ; puis quatre autres de l'école d'ingénieur. Il faut savoir faire table rase — en laissant tout simplement mourir les choses — et passer à autre chose. C'est du Schumpeter social, en somme.

Pour en revenir à Internet, au final, je me demande si ce vecteur de modernité absolu, comme nous le vante les prophètes du numérique, ne sera pas notre tombeau conservateur empêchant toute évolution sociale durable. À voir — si tant est aussi que l'on considère que la société évolue (en dehors de tout apport technique/exogène), ce qui reste toujours plus ou moins à prouver.