Cette semaine, j'étais à Bordeaux. J'avais vu passer cet évènement, mais avais aussitôt oublié de le noter : c'est bête ! Heureusement, ce me fut rappelé à temps. Bordeaux est une ville que je ne connaissais pas du tout : je comprends un peu mieux à présent. Cette ville est bi, voire tri-céphale. Au sud, près de la gare notamment, les vieilles pierres, plutôt pourries, qui tombent en morceaux ; puis une zone moderne, fine, avec des immeubles hauts, en verre ou en béton, dynamiques, des esplanades, un centre commercial manifestement immense ; et enfin le coeur de la ville, le centre névralgique, haussmannien dans l'esprit, parisien en fait, mais qui respire, un Paris de province aux toits en tuiles. Propre, très propre. Des églises, une cathédrale, très beau. Des bords de Garonne très bien mis en valeur. Et surtout, des lumières merveilleuses ! Seul problème : aux jolies filles aux airs parisiens quoiqu'au look provincial (j'ai vu pire, notamment à Toulouse : heureusement, il reste une conscience bourgeoise) répondent les marginaux, surtout jeunes, typiques des petites villes du Sud (Grenoble, Toulouse, notamment). C'est ainsi que sur une place-jardin public donnant sur la rue-des-riches (rue de l'intendance), les lumières mettent la végétation et les plans d'eau en valeur ; plan d'eau ou tout à coup se reflète un homme ; qui se déboutonne ; qui pisse sa bière dans un bosquet, à la vue de tous.

Après cette visite de nuit (et un passage au café de l'opéra, l'opéra lui-même n'ouvrant pas beaucoup dans l'année — mais impressionnante programmation !), c'était donc colloque, sur l'open innovation. Open, mais que quatre ou cinq twittos dont un seul réellement actif — moi, évidemment (je me suis limite fait outer du coup...). Avec comme scope le logiciel libre. Et le matin, on parlait de Francis et de son incroyable ferveur qui pouvait faire bouger les choses. Que restera-t-il de son oeuvre, de tout ce qui a été accumulé, qui pourrait prendre la suite ? Le cas est atypique — une mort violente, comme un autre, comme plein d'autres en fait à cet âge-là —, mais il pose bien un problème. Être ou ne pas être irremplaçable, jusqu'à quel point ? Après soi, le déluge ? Comment faire évoluer en ne brûlant pas la bibliothèque individualisée ? On en revient aussi au sujet de la semaine dernière : l'immense mémoire numérique actuelle nous aidera-t-elle dans cette entreprise ?

C'est ce que je reproche souvent aux chercheurs, payés par l'État : leur travail n'est au mieux que publié que très restrictivement, sous copyright, etc. On est encore, dans ce cadre-là, dans l'idée de la connaissance rare. De plus en plus des thèses sont publiées en PDF par leurs auteurs, sur leurs sites web perso principalement. Mais on est loin du compte. Et après la thèse (et même pendant !), il y a une vie : où se trouve tout ce travail ? Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, mais à mon sens le plus emblématique, car financé par le public (impôts redistribuées en rémunérations) sans que le public n'en voie la couleur. Beaucoup de dépenses (où des éditeurs véreux ont trouvé une vache à lait qu'ils exploitent sans vergogne), pour au final conserver un petit groupe qui vit en permanence en boucle fermée (on ne compte plus le nombre de thèses sur des sujets courus, que l'on tente par tous les moyens de différencier un peu — d'où des recherches sur des sujets totalement délirants, d'ailleurs).

Depuis quelques milliers d'années, on tourne plutôt en rond, mais on s'accorde pour une violente accélération ces deux derniers siècles. Et puis à présent, il semble que l'on arrive à un autre pallier, celui où la complexité est telle que l'on est obligé de se sur-spécialiser, en mathématiques, en droit, en physique, sans pouvoir connaître son sujet dans tous ses aspects, et encore moins pouvoir réellement avoir une vision "inter-disciplinaire". Évidemment, à ce compte-là, l'évolution est bloquée. Le salut viendra-t-il de la communautarisation de la pensée, à travers le moyen numérique ? Je le crois. En espérant que ça ne bloque pas non plus la mémoire : l'équilibre est subtil, et reste à trouver.