mystique nucléaire !
Par palpatine le mercredi 16 janvier 2013, 14:37 - ... et les arts - Lien permanent
L'exposition Dalí à Beaubourg est passionnante au dernier degré ! Mercredi dernier, dans l'après-midi, seuls les groupes posaient un réel problème de circulation dans le très vaste espace. On entre par un oeuf, on ressortira par une salle spéciale avec téléviseurs et reliques diverses, comme des sas dans un univers étrange. Les salles sont immenses, en continu, ce qui est une très bonne chose : on peut d'autant mieux revenir sur ses pas, pour vérifier ses hypothèses interprétatives. Exemple : un guide parlait à des lycéens des montres molles de "la persistance de la mémoire" (qui est un tout petit format !), en leur faisant découvrir l'oeuvre, via les anecdotes du camembert et des oeufs, dont on devine que Dali a malicieusement enfumé avec son auditoire — il ment toujours, nous a-t-il pourtant prévenu (mentir avec la vérité, bien entendu, c'est-à-dire cacher la réelle vérité sous une couche de vérité immédiate : comprends qui fouillera, grattera sous les apparences). Bref, il a mis un certain temps pour en arriver à ce que le programme savant avançait : la relativité du temps selon les travaux d'Einstein (nous sommes dans les années 30). Et puis il y a la forme étrange en bas à droite : qu'est-ce donc ? Le guide emmène tout le monde sur un autre tableau, où la forme est plus précise : "le grand masturbateur", où l'on voit bien l'oeil, et la queue plus dessinée. Mais en réalité, il y a une oeuvre juste à côté (malheureusement absente de mon catalogue : je n'ai plus la référence...), à peine plus ancienne encore, où l'on voit distinctement qu'il s'agit d'une queue de violoncelle ! Thématique souvent reprise : la femme (parfois l'homme) en violoncelle, sur lequel on joue — plus rarement en harpe (une fois dite "invisible", dans le titre : peindre l'absence !), que je pense être la matrice.
Il y a ensuite cette forme larvaire, que j'interprète comme un foetus ou un spermatozoïde : il y a souvent un trou, que l'on retrouve aussi sur le ventre (parfois explicitement rebondi) des femmes (voire des hommes, un exemple dans l'Angelus), que je supposerait bien être la capacité de reproduction, l'attente de l'enfant, la possibilité de procréation. Une sculpture assez ignorée reprend précisément cette forme, sous le titre (de mémoire) : "vestige atavique après la pluie" ; forme spermatomorphe très blanche ("après la pluie", "atavique", "vestige" ?...). Et c'est ainsi qu'on s'amuse à retrouver, à travers les reprises, ce qui a pu être caché. Parfois, c'est tout bête : la sauterelle (dans "le grand masturbateur" par exemple) est un souvenir d'enfance traumatisant, la peur, de ce qui saute — et justement, elle est sous la femme, Gala (mariée à Paul Éluard), qui doit certainement être la seule et unique femme avec laquelle il a dû avoir des relations sexuelles de toute sa vie (d'où les hommages très appuyés où il en parle tout de même très pudiquement). C'est donc l'association qui donne du sens. Les fourmis sont un peu partout : elles seraient aussi un symbole sexuel (éjaculation, encore ?), mais peut-être aussi l'insecte miniature qui va dépecer la chair morte. Car Eros va beaucoup avec Thanatos chez Dali.
En effet, partout de la chair putréfiée, morte, ou au mieux torturée et tordue — avec une grande passion pour les béquilles, sortent de phallus de soutien. Une vidéo montre l'explication que le personnage théâtralisé (donc protégé par la scène qu'il a conçu) nous propose de la veste aphrodisiaque, avec des gobelets suspendus dans lesquels le "pipermint" cristallisé renferme une mouche morte comme symbole d'instant divin (temps arrêté, mort, etc.). Cette période donne d'ailleurs dans un absurde intelligent, comme le téléphone-homard — tout comme les huitres (exploitées jusque dans le portrait de Hitler, qu'il considère comme un maso à pauvre vie sexuelle qui a donné dans son fantasme de mort pour arriver à assouvir son propre fantasme en se faisant massacrer lui-même), l'histoire de l'art est convoquée sur ce symbole sexuel, remplaçant ici la forme phallique du combiné, qui d'ailleurs "coule" dans le portrait d'Hitler.
Le couple pose problème à Dali. Dans "le grand masturbateur", encore (où Gala n'arrive pas à le faire bander), un homme tient une femme-roc dans ses bras. L'Angelus (remix sur un thème de Millet, qui l'effrayait dans sa jeunesse aux beaux arts) sera l'occasion d'exorciser le couple et l'enfant mort (qui pourrait être son frère mort avant qu'il ne suive, avec le même prénom — à la fin de sa vie, un tableau dédié mettra cela au clair), enfant aussi violenté, masqué, contrit. Cet enfant que l'on voit en miniature dans ses tableaux, parfois seul, parfois accompagné, tellement petit qu'il faut se placer à quelques centimètres de la toile (sur les reproductions, on ne le voit quasiment pas). Les ombres indiquent d'ailleurs très souvent le sens de lecture d'une oeuvre, souvent riche de détails et de symboliques. L'interprétation est alors libre, mais replacer dans le contexte, dans la période aide beaucoup (il explore parfois certains thèmes, comme la femme-tiroir, un temps, puis passe à autre chose ; souvent, il y a une ou deux expériences en dessins sur la thématique qui finissent en série de positions sexuelles, surtout fellations et levrettes). Des éléphants avancent sur de très longues et fines jambes ? L'occident massif et fragile en marche (?).
Il clame à la fin de sa vie une crise mystique, qui est une continuité de sa "méthode paranoïaque-critique" (dans laquelle il laisse libre court à ses délires, de manière intelligente, pour cerner la raison dans la déraison : Freud puis Lacan ont pu se régaler) : la "mystique-nucléaire", qui va reprendre notamment les thèmes de l'oeuf (le noyau ! La vie enfermée, en attente du complément du sperme ! Ce que rappelle le gluant de l'oeuf souvent réutilisé à cet escient), peut clairement se voir comme une critique de la science et des scientifiques, qui renient la composante irrationnelle de l'homme, alors qu'eux-mêmes viennent de créer la bombe atomique et vont bientôt instrumenter l'homme avec l'acide désoxyribonucléique (à la prononciation consciencieusement détachée, comme toujours). Évidemment, Dali ne pointe jamais explicitement : en artiste qui s'est forgé une image délurée, dans l'excès (et aussi objectivement dérangé et conscient de l'être — on sait sa fascination scatologique, par exemple), il emploie des termes forgés dans l'inutilement complexe (comme les scientifiques...) et s'amuse à brouiller les pistes. Une citation est mise en exergue : "Je sais que je ne sais rien, c'est pourquoi j'ai moins de possibilités de me tromper que les scientifiques". Brillant. Et c'est ainsi qu'il donne dans le religieux, et même ouvertement dans le réactionnaire (ce qui n'est pas sans saveur eu égard à son mode de vie et à ses oeuvres : mais le discours sur une société/civilisation est différent de celui sur le cas particulier d'un individu, il ne faut pas tout mélanger — note de moi).
L'exposition est très riche, et compte aussi une salle de cinéma (diffusant un peu plus de trois heures de film !), et plusieurs cubes sur les quatre faces desquels sont diffusés des extraits plus ou moins longs : en trois heures, on ne peut donc voir que l'ensemble des oeuvres et quelques extraits, il faudrait toute une journée sinon. Cette exposition est en tout cas une vraie réussite, même s'il faudrait, dans l'idéal, mettre plus de pistes psychanalytique : car pour une bonne partie du public, j'en suis certain, la pénétration sera faible, et seul l'immédiateté restera ("il doit avoir peint ça après ingestion de champignon", dixit une dame) ; ce qui est dommage, étant donné la pertinence extrême du propos. Alors que les scientifiques clament l'exclusivité de l'explication humaine (et ils ont clairement gagné depuis deux cents ans), un artiste vient les titiller (c'est d'ailleurs la fonction première de l'artiste, après tout !) : il serait dommage de passer à côté...
(On remarque d'ailleurs que les surréalistes ont disparu et n'ont été remplacés par rien, tandis que les colloques sont de plus en plus ennuyeux à mourir dans le scientifiquement correct — plus de Dali à la Sorbonne ou à Polytechnique ! Je crois qu'on est fichus)
Commentaires
il nous reste la politique qui est actuellement surréaliste !
Ah ah, mais eux ne font pas exprès, c'est pire ! :'(