Philippe Le Guay et Fabrice Luchini ensemble, peut-on considérer cela comme une association de bienfaiteurs ? Évidemment, on s'attendait à un contenu précieux, intellectuel mais léger, bourgeois (selon certains critiques couteau entre les dents). Mais surtout intelligent : écrit par les deux compères sur une idée du premier, aussi réalisateur, la joute prend la forme d'un affrontement entre deux amis compères, l'un étant Luchini lui-même (en bougon qui lui sied tout à fait : Serge Tanneur), l'autre prenant la voix de Lambert Wilson (le réalisateur-scénariste restant derrière la caméra : Gauthier Valence).

La trame tourne autour du misanthrope de Molière, que Gauthier veut monter avec l'aide de Serge, un vieil ami, qu'il va chercher dans sa retraite de l'île de Ré. Gauthier, dont la carrière explose à la télé dans une série populaire (l'occasion de se moquer de ce genre d'oeuvres, tout en montrant le pouvoir de bonheur sur la population), veut interpréter le rôle-titre d'Alceste ; mais Serge, ancien grand acteur, trouve pour sa part son ami un peu trop téméraire... C'est ainsi qu'ils conviennent de mettre à l'essai, en répétitions préalables, leur duo sur la première scène de l'acte I, en alternant les rôles d'Alceste et de Philinte, au hasard (ou par la force selon les circonstances).

Au-delà de la pièce répétée, ce sont les personnages qui incarnent dans la vie réelle de l'écran ce qu'ils jouent. Tour à tour, ce sont Serge et Gauthier qui deviennent des Alceste et des Philinte, jusqu'à ce que la préférence soit clairement marquée dans le sens Gauthier/Oronte et Serge/Alceste, ce après l'arrivée dans le duo de Francesca/Climène (Maya Sansa). Au détour des aventures dans l'île de Ré de nos compères, visitant maisons et moulin (lequel plait beaucoup à Serge), rencontrant une jeune et fraiche actrice de porno (une actrice sans artifice et d'une limpide honnêteté, qui tout deux les charme), joutant à bicyclette, s'affrontant sur la manière de déclamer les vers, la cour du cinéma français est elle aussi bien égratignée par la franchise de notre misanthrope Serge, qui d'ailleurs avait déjà subi un procès pour voir jusqu'où pouvait aller la méchanceté crasse d'un ancien ami qui l'avait abandonné (comme ce qui est promis dans la pièce).

C'était justement avant de se retirer sur son île, où l'on vient à présent le chercher, et où il finira par rester — son ami Gauthier ne pouvant accepter, pour sa part et jusqu'à l'échec, le cynisme d'un Alceste qu'il n'a jamais réellement été, contrairement à Serge, qui finira par totalement embrasser avec panache sa pauvre condition solitaire. À bicyclette (ou monocycle).