Cette semaine est paru un billet amusant & érudit, mais bien révélateur, sur l'excellent blog "un peu de droit". Un professeur de droit y résume peu ou prou les débats qui agitent le monde juridique autour du "mariage pour tous"© par l'affrontement millénaire des forces du jusnaturalisme contre les forces du positivisme. Et là, j'ai hésité à rire doucement, ou à hausser les épaules. Je vous la fait courte : ces guignols que tout semble opposer sont de la même eau.

Si l'on remonte à Hobbes, qui pourra nous dire s'il est jusnaturaliste (ses lois de la nature, son contrat social) ou positiviste (le Léviathan) ? C'est que l'on hérite de deux courants, issus de la contradiction du christianisme : à la fois basé sur la foi (la nature et ses lois) et sur la raison — l'étude jésuistique, qui repousse tout ce qui relève de la superstition, du paganisme, etc., et au-delà, tout ce qui n'est pas jugé rationnel (le manichéisme compris, et peut-être même en premier, par Saint-Augustin). La loi naturelle, c'est celle que l'on retrouve dans la bible, le jardin d'Eden (état de nature, quelque part, même si non explicitement revendiqué comme tel), les aventures de l'Ancien Testament (où l'on croise le Léviathan, chez Job), l'héritage de la mythologie grecque et romaine. Mais comme le montre l'indispensable Pierre Legendre, dans la Bible chrétienne, il manque les lois explicitement écrites pour les hommes, contrairement à l'Ancien Testament (où c'est un peu rude...) ou au Coran (pour les autres parties du monde, on s'en réfère à d'autres traditions, pour d'autres systèmes juridiques). L'Église catholique romaine (un indice se cache dans le nom) s'approprie donc l'héritage romain : pas seulement le fait d'être déclaré seule religion de l'empire romain, ni même de construire ses temples sur le modèle des temples romains (et même par dessus tout court, et en récupérant le marbre), mais aussi en repompant son système juridique. Et ce par ce que les historiens du droit connaissent bien (tout en oubliant de tisser les liens logiques — sait-on jamais que cela fasse réfléchir) : le code de Justinien, qui a pu sauver dans l'empire d'orient (Byzantin, refoulé par l'Occident — un problème d'identité/altérité réglé au glaive à Constantinople, comme on sait), par sa formalisation écrite, les règles de droit romain que va aspirer le catholicisme, dans son propre droit canonique, le tout donnant notre droit contemporain (le contrat, notamment, base des relations commerciales mondiales à présent, par une exportation hyper-efficace des concepts).

Au-delà des règles en tant que telles, c'est la façon même de raisonner que les Catholiques (plus spécifiquement les Jésuites) vont récupérer des Romains (et donc des Grecs). Le positivisme n'est en soi que l'aboutissement ultime de la rationalisation insufflée par le courant catholique. L'ironie de l'histoire, c'est que le contrôle de la pensée a échappé à l'Église, pour finalement se retourner contre elle — c'est particulièrement évident lors des Lumières, qui consacrent alors le Progrès (Voltaire), le multiculturalisme (Pierre Bayle), la laïcité, la science basée sur l'expérience comme source de toute vérité, toute sorte de choses que l'on considère à présent comme l'alpha et l'oméga (hum) de la pensée "moderne". Avant, quand on doutait chez Descartes, on ne doutait pas de Dieu, au moins — et ce même si Voltaire reste absolument convaincu de l'existence de Dieu, mais il s'oppose clairement à l'organisation de l'Église, et en cela rejoint assez son frère-ennemi, l'idiot du village Rousseau (problème d'identité/altérité à régler là aussi, ce n'est pas pour rien qu'on les a mis en face à face au Panthéon), qui s'insurgeait contre le théâtre et les traditions, sans comprendre une demie-seconde que c'est comme cela que fonctionne l'homme.

Notons que si l'Église catholique a perdu du pouvoir (sur les pensées plus particulièrement), c'est à cause de l'État, création moderne (traité de Westphalie, 1648) héritée de Rome, très occidental, basé sur l'administration centralisée (bureaucratie romaine, rationalisation, les positivistes adorent — Weber compris, forcément), car il fallait bien négocier le contrôle du territoire. Mais dans ce "tripot" (expression de Legendre, parce que ce sont là où se sont jouées les choses), l'Église a finalement perdu : les États sont devenus absolus ("déliés de tout lien", étymologiquement), ils ont pris le contrôle de l'Église (parfois directement, chez nos amis anglais, dont il faudra reparler plus tard, le protestantisme marquant un schisme avec la pensée et l'organisation catholique). À partir de là, les Lumières pouvaient s'épanouir, annoncées par Montesquieu (réflexion rationnelle sur le pouvoir, sans référence biblique, sur bases romaines et anglaises).

Des (pseudo-)pensées des Lumières sont issues — en passant par Saint-Simon héritant des physiocrates (remplacer "agriculture" par "industrie"), eux-mêmes baignant dans le bain d'idées héritées de Locke/Montesquieu — les courants clairement positivistes. À commencer par Auguste Comte. Petit arrêt sur image : les physiocrates se réclament à la fois du libéralisme (économique) et de l'absolutisme (politique) ; Saint-Simon va pousser vers le libéralisme politique, mais en appuyant très fortement sur les idées de progrès par l'industrie grâce à la science (à la Voltaire), qui pousse vers l'égalité parfaite des hommes (à la Rousseau), le tout formant le socialisme. Saint-Simon va cependant être refoulé par l'histoire, pour être allé trop loin — ça s'est terminé en secte (le Saint-Simonisme), mais on se réclame à présent directement de lui, dans le (surpuissant) corps des Mines français par exemple : j'ai un billet à écrire sur cela, sur mon blog professionnel cette fois, tant cela éclaire sur notre situation actuelle. Nous en arrivons donc à la pensée d'Auguste Comte, le positivisme, clairement établi cette fois, avec tout le fatras d'idées héritées. Nous sommes clairement au moment où Dieu est mort, remplacé par la science, la technique (industrielle) et l'économie naissante (les classiques).

Voici pour le rationalisme ultime, qui a mené à l'utopie (Saint-Simon), celui où l'on a considéré l'homme tout à la fois comme une machine (Descartes n'avait qu'esquissé cela que pour l'homme biologique en tant que tel), vivant en réseaux (Saint-Simon), que l'on peut tout à fait "reprogrammer" (les Lumières), par exemple avec les lois. Notons qu'il y a deux courants que l'on peut voir issus du saint-simonisme : Auguste Comte et le positivisme, et puis Karl Marx, dont on sait l'héritage qu'il a laissé (en France, on a pris le soviétisme sans prendre le communisme... On comprend mieux en considérant le terreau). En face, en Angleterre, nous avons eu pendant les physiocrates français, Adam Smith, qui opère une synthèse de ce qui devient le libéralisme "pur", avec sa "main invisible" (si ce n'est pas divin, l'économie...) ; tout cela préfigurant évidemment le capitalisme de l'ère industrielle (et bientôt repris par les néo-classiques et leurs mathématiques hyper-rationalistes modernes). Les Anglais sont les inventeurs du libéralisme, Montesquieu est allé chercher cela chez Locke (et sur place, d'ailleurs), la tradition de défiance des Anglais face au pouvoir datant de loin ; c'est aussi, plus simplement, une troisième voie issue des romains (après celle de l'Empire d'Orient, qui a donné la tradition orthodoxe et le grand Schisme — qui donc comprend, en Occident, ce que les Grecs et les Russes fichent, au juste ?). Car les Anglais restent romains, et en cela gardent une certaine "compatibilité" ; mais au-delà, leur système de pensée est totalement différent, et ce n'est pas un hasard s'ils s'entendent si mal avec l'Europe continentale au sein de l'Union Européenne (construction positiviste rationaliste, à base de technocratie concentrée, prônant une utopie de paix... et de libre échange).

Les Anglais ont gagné. Via leurs colonies (qui n'était pas que du désert, comme chez nous — ou pour créer des États africains artificiels qui ne ressemblent à rien, qui ne correspondent à rien, et qui ont amené à la situation que l'on sait, comme ce qui arrive toujours quand on force les choses), et plus spécialement les États-Unis (notons que l'Angleterre a bien appris des expériences de l'Espagne et du Portugal, au bon temps où le Pape pouvait prendre une carte et la diviser pour y faire régner l'empire catholique : ils ont exterminé tous les autochtones, ou presque). Actuellement, les relations internationales se basent sur un système romain (les États) de pensée anglaise (le libéralisme économique), le tout sous regard clairement occidental (mais en anglais).

Et nous en arrivons donc à notre mariage gay (heu, pour tous, j'ai du mal avec la novlangue). Est-il étonnant que l'Angleterre ait voté si facilement le texte cette semaine ? Que nenni ! Car le libéralisme (social, par extension de l'économique) le veut : chacun est libre de se marier, le mariage n'est qu'une institution parmi d'autres, sans âme (je m'amuse d'ailleurs beaucoup à retrouver les contradictions de Rousseau chez les supporters actuels : "le mariage c'est trop nul, une pauvre institution catholique [ou romaine, tout dépend si l'on veut refouler cet héritage direct], laïcisé depuis bien longtemps [200 ans, peanuts], qu'il faudrait abolir pour qu'on vive tous dans la liberté absolu, et qui de toute façon n'a plus de sens [merci le divorce et le prêt-à-consommer]" et simultanément "pour des questions d'égalité on veut que tout le monde puisse se marier parce que l'amour c'est beau et c'est ce qu'il y a de plus important dans la vie" [avec les poneys ?]). Nous sommes à présent aussi dans ce bain-là. Mais que l'on fasse attention : à trop prôner le prêt-à-penser de la liberté (une forme d'absence de liens) et de l'égalité (celui-là est particulièrement savoureux, et pendant que les gauchistes libéraux s'excitent sur le mariage, l'héritage demeure encore et toujours la source principale de revenus des plus aisés... Avec un alignement parfait haute bourgeoisie/noblesse, depuis la Révolution française, évidemment), on en arrive à dénaturer les institutions.

Et les institutions, c'est ce qui fait tenir l'homme (étymologie de État, n'est-ce pas ?). L'homme n'est pas une machine rationnelle scientifique régie par les lois de l'économie, ni un singe évolué (comme le veulent faire croire des anthropologues — et même des sociologues, dont on se rappellera que la discipline a été fondée par Auguste Comte), où tout système peut lui être appliqué tel quel, par la magie des lois, pour le façonner. La raison de l'homme sort du creuset de la déraison. Les systèmes totalitaires du XXème siècle ont été des expériences de refaçonnage scientifique, utopiques, dictées par la raison, où l'homme n'a été considéré que comme de la viande animée, dans un esprit absolutiste (délié) ; et cela a mené aux pires folies. Ce qui fait tenir les États est très mince : techniquement, on pourrait dire que ce sont les administrations (le rêve européen... Qui a dû se trouver, tout de même, des emblèmes : un drapeau, un hymne), mais dans les faits, ce qui fait tenir les hommes ensemble, c'est la culture (hérité de l'histoire et de ses couches sédimentaires), le désir commun d'être ensemble, un désir basé sur le seul dogme qui anime l'homme (car l'homme fonctionne par dogmes, et c'est là toute la subtilité profonde, que refoule le rationalisme), celui de se construire dès l'enfance comme "étant comme ceci ou cela" (celui-ci ou celui-là). Je vis en France et suis français parce que j'y suis né et que j'y ai grandi ; aucun rationalisme explicatif à cela, "c'est comme ça" (pas de rationalisme biologique par exemple : mes grands-parents sont étrangers ; mais de culture très proche, occidentale, catholique-romaine). Et j'ai beau adorer le multiculturalisme, tout baigné des lumières que j'ai été, je n'en suis pas le moins du monde japonais, ni même... anglais.

Alors pourquoi pas de mariage gay ? Parce que ce n'est pas notre culture, et qu'une culture ne se décrète pas. Une culture vit, évolue toute seule, sur des milliers d'années. C'est moche pour ceux qui sont en vie actuellement, mais comment se réclamer d'être adulte, et pourtant tout vouloir par caprice ? Personnellement, on sait que j'aimerais beaucoup la polygamie (qui, notons le, est en vogue dans la majeure partie de l'humanité, mais malheureusement pas en Occident : "c'est comme ça"). Hé bien ça ne marchera pas. Parce qu'on a grandi comme cela, sous un certain dogme, voulu par personne et par tous, en dehors du commerce, vivant et insaisissable. C'est notre miroir, celui par lequel chacun s'est façonné, suivant un modèle, en s'y reconnaissant. Notre culture. Mais moi aussi je voudrais que tout le monde soit heureux, voyez-vous : seulement, contrairement à ce geignard malheureux de Rousseau, qui a explicitement mis au point cette idée qui germait déjà et s'est épanoui chez les utopistes qui ont pourri nos cerveaux, on ne peut pas imposer le bonheur par la force.

Alors l'Église continuera toujours à me faire rire, avec son Dieu et ses cultes (et je suis très cohérent sur ce point, contrairement à une très grande partie de la population : quand il y a un mariage, je n'entre pas dans l'Église). Mais il n'empêche que je reconnais m'être largement fourvoyé : le théâtre de l'homme est ce qui le fait tenir, au fond, et le théâtre de l'Église, depuis les cultes jusqu'aux lois qui nous ont été transmises, est le fondement de notre civilisation. Certains (Saint-Simon, Auguste Comte, les héritiers de Karl Marx) ont essayé de fonder une religion d'État (avec ses idoles, ses cultes, sa liturgie, le tout sur une bonne couche de bons sentiments à base de science et de progrès), présentant tout cela sans le comprendre, et cela a été un échec total. Ça ne se décrète pas.

Maintenant, faites comme moi : laissez tomber, et attendez l'avènement de l'homo sapiens sapiens sapiens (troisième génération : l'homme qui sait qu'il sait qu'il ne savait pas). Ça ne sera pas pour tout de suite, et on sera mort depuis bien longtemps. Mais au moins, on aura fait un passage de relai sans tout détruire (au pire, ce n'est pas si grave que ça non plus : l'Occident a comme toute chose une durée de vie limitée, et je sens bien les Chinois sur le coup — par la grâce de Dieu, pas les Indiens, non, pas eux —, d'ailleurs je vais apprendre le Mandarin, sait-on jamais qu'à ce rythme de détricotage, on mette moins de temps que les éternels romains à se casser lamentablement la gueule — mais avec force intellect, n'est-ce pas ?).