Mercredi dernier (un peu de retard dans la rédac de billets...), c'était opéra Bastille et gala AROP : la Khovantchina, de Moussorgski, mis en musique par Chostakovitch. Une fresque historique d'évènements partant de 1682, avec la révolte des Streltsy, une troupe de l'armée russe issue de la reconstruction de la Rus' de Kiev par Ivan IV le terrible, et qui presque 200 ans plus tard ressemblait aussi bien à la phalange la plus proche du pouvoir qu'à une bande de pillards en puissance, menés par un prince puissant et respecté, Ivan Khovanski (imposant Gleb Nikolsky). C'est que la période est à la charnière de l'histoire de l'Europe orientale, prête à entrer dans l'ère pré-moderne. Pierre le Grand a 10 ans, son demi-frère Ivan est à peine plus vieux ; une régence doit être mise en place, et Sophia, la soeur d'Ivan, tire les ficelles — cela se retournera contre elle dès que Pierre aura grandi, en 1698 ; il prendra définitivement le pouvoir plus tard, pour opérer l'occidentalisation du nouvel Empire russe.

Mieux vaut savoir cela, si l'on ne veut pas trop surnager pendant 4 heures d'opéra en cinq actes — ce qui a quelque peu été mon cas. C'est que l'on ne voit jamais Pierre, mais en revanche on assiste à la coalition anti-tsariste de Khovanski (dont le fils Andrei — Vladimir Galouzine —, court après Emma — Nataliya Tymchenko —, prisonnière allemande, sans qu'on ne sache trop pourquoi) et du Prince Vassili Golitsine (Vsevolod Grivnov), grâce à l'intervention du sage et redoutable Dosifei (Orlin Anastassov), le chef des Vieux-Croyants, et ancien Prince lui-même. S'il y a autant de princes, c'est que la Russie ("les Russies", dit-on d'ailleurs couramment) était toute divisée depuis la Rus' de Kiev, qu'avait plus ou moins de nouveau rassemblé Ivan IV ; et les Vieux-Croyants sont des orthodoxes peut contents des réformes de Nikon, une trentaine d'années auparavant, qui avait envoyé les traditions locales à la poubelle, pour réinjecter celles des Grecs (/Byzantins), les pensant plus authentiques. Les histoires russes sont bordéliques en général. Surtout si l'on ajoute le personnage de Marfa (Larissa Diadkova), vieille-croyante ancien amour de Andreï, et celui du Clerc (Vadim Zaplechnyy), sorte de témoin historique en fil rouge. D'ailleurs, comme aucun personnage principal de se dégage, on est surpris de terminer les applaudissements par Marfa, même s'il est vrai qu'elle apparaît souvent...

Mais au final, c'est surtout une histoire du vieux monde contre le nouveau monde. Les boyards tentent d'adapter leurs statuts à la modernité naissante, tandis que les "purs" comme le vieux Khovanski ou l'intransigeant Dosifei ne veulent rien entendre de tout cela. D'où le terme même de "Khovantchina". Golitsine finira assez mal, comme l'avait prédit Marfa, mais les autres seront tout à fait éliminés (le Prince par le serviteur Chakloviti — Sergey Murzaev —, après une sublime et longue danse d'esclaves, dont j'espère que l'Opéra de Paris en revendra quelques unes après la dernière représentation plutôt que de les stocker avec les décors — je veux la rousse et la très brune !), ou s'élimineront eux-mêmes tout seuls. L'opéra montre un Pierre compatissant avec les Streltsy, annulant leur mise à mort, ce qui en réalité ne sera pas le cas en 1698.

Il manquait essentiellement une grille de lecture, un surtitrage "10 ans plus tard", un prologue, de quoi mieux se raccrocher, même si l'on finit plus ou moins sans comprendre ; sans culture russe assez poussée, on passe tout de même à côté de bien des choses. Mais c'est un vrai plaisir musical pour les amateurs de musique russe, celle des grandes fresques interminables. Et la mise en scène de Andrei Serban, aussi surprenant que cela paraisse, était excellente, à la fois de facture classique et très bien pensée esthétiquement, un vrai plaisir. Michail Jurowski parfait à la baguette, excellents chanteurs, aropeux sur leur 31, bons petits fours, une soirée à l'opéra d'excellente facture. Comme au bon vieux temps !