Ce fut difficile, particulièrement difficile : entre le gratin et les balletomanes, la salle était "rincée", comme on m'avait dit au guichet la veille. Bref, plus aucune place, rien du tout. Trois semaines avant, il était encore possible d'avoir de la loge à 10€ (les 300 abonnés en attente espérant du 110€...), mais à présent, trop tard. Et puis Joséphine me demande le matin même si l'on peut récupérer une place de quelqu'un qui ne pourra pas venir : oui oui, avec la référence complète, et pour prouver ce que j'avance, je veux bien la racheter ! Et c'est ainsi qu'une malade anonyme amie d'amie fit mon bonheur in extremis. Avec un peu de suspense, car un numéro de réservation ne suffit pas, au petit guichet de l'accueil, il faut la place exacte — pendant que Joséphine se débat, je vais saluer le Président et le directeur de l'AROP, faut-il être mondain et poli.

L'amphi de Garnier, ce n'est pas ma tasse de thé (il y a des prisonniers de Guantanamo qui sont mieux traités que ça), mais on fait avec ce que l'on a, et après tout, au moins, je vois toute la scène, ce qui n'est pas donné à beaucoup de monde dans cette salle, il faut savoir reconnaître ses avantages. Et puis c'est un gala, enfin non, une cérémonie d'après Bribri. Et pour nous rappeler pourquoi nous sommes présents, quoi de mieux qu'un beau panorama de photos de Dieu Noureev disparu — il manquait la fameuse photo nu, j'ai senti le petit rat frustrée, dans le public, même si elle n'en a rien dit, restant sur une bien connue réserve qui en fait sa classe naturelle et son charme sans pareil. Le programme annonce une suite d'extraits de chorégraphie de son ancien directeur et (re)chorégraphe.

Cette première courte séquence de quatre minutes introduit aussi une longue série de Tchaïkovski gnan-gnan par l'orchestre Colonne, sous la direction de l'inamovible Fayçal Karoui (une conception assez curieuse de la soirée qui coûte une fortune, remarquons). Et déboulent les gamins de l'école de danse, pour le premier extrait, de Casse-Noisette. L'idée de la soirée est fort simple : du best of ! On commence probablement par les petits pour qu'ils aillent ensuite se coucher, ils ont école de danse le lendemain. C'est fort court, peut-être trois ou quatre minutes, je n'ai pas même le temps de regarder à quoi va ressembler la future génération de ballerines. Mais succèdent alors Myriam Ould Braham et Christophe Duquenne ; Myriam est merveilleuse (mais elle ne pousse pas énormément, sent-on, tout le monde sachant qu'elle a un alien dans le ventre, car comme toute fille qui a obtenu un CDI/une étoilisation qui se respecte, d'après une règle de l'univers intangible, trois mois plus tard arrive la reproduction et la perte programmée pendant six à neuf mois, si ce n'est un an, de l'intéressée — ce serait d'ailleurs le meilleur et seul argument acceptable pour ne pas promouvoir Mathilde, notons).

Cela dure fort peu, un petit tour et puis s'en vont (et saluent au passage, évidemment). Voilà l'adage à la rose, le pas de cinq de la belle au bois dormant (cette fois-ci une adaptation de Noureev d'après Petitpa, mais qu'en est-il de cet extrait précis ?), qui émeut toujours autant la balletomane exigeante. Aurélie Dupont et ses quatre princes : Audric Bézard, Vincent Chaillet, Stéphane Phavorin, Yann Saïz. Elle a vieilli, Aurélie. Elle brille grâce à son immense potentiel et sa bouteille, mais elle a vieilli. Et telle les naines blanches, elle continue sur son capital brillance, mais la magie n'y est plus. Du tout. Ce cycle immuable de la vie fendra un peu le coeur de la balletomane qui a vu la Dupont en 2004 éclater de mille feux dans ce même rôle. Il se dégage une certaine mélancolie de ce qui était censé être une célébration... Tout un symbole, aussi, d'un opéra où l'on ne sait pas correctement passer la main, d'une institution recroquevillée sur l'ancien, sans accepter le mouvement vital — et en l'occurrence la jeunesse qui aurait sans doute fait beaucoup mieux (beaucoup d'équilibres, vous voyez à qui je pense ?).

Et toujours sept minutes, avant six minutes de Cendrillon (zapping !). Du Prokofiev dans la fosse, mais dans la continuité de la musique de ballet. Marie-Agnès Gillot et Florian Magnenet. On ne s'attardera pas sur la crédibilité de la forte Marie-Agnès du 7ème dans le rôle. Ça vient comme ça part, et si c'est bien mené, on n'en retient rien ou pas grand chose. C'est ce qui finira par emporter les avis de la critique à l'entracte : nous assistons à de la danse musée, sous cloche. Le Don Quichotte n'aura pas fait grand chose pour nous départir de cette idée, même si la prestation des petits jeunes (tout étant relatif) Eve Grinsztajn et Christophe Duquenne était un ballon d'air frais — fort court. Un peu de corps de ballet pour faire le liant, et c'est sur les épaules de Ludmila Pagliero et Karl Paquette que les pas de deux les plus emblématiques du ballet reposent (le tout durant cette fois 15 minutes, afin de rentabiliser encore les très nombreuses représentations qui avaient eu lieu jusqu'à peine trois mois auparavant). Karl n'est pas en grande forme, mais en bonne Volvo indestructible, fait le job et sauve les apparences ; Ludmila nous fait du Ludmila, propre et sans trop d'âme (ils s'aiment vraiment ces deux-là ? Je veux dire, sur scène). On se demande au passage si elle va battre le record d'équilibre de Mathilde, dix secondes, mais abandonne à trois.

Décidément, cette soirée ne brille guère, la balletomanie est un peu en émoi perplexe à l'entracte. Elle ne sait pas encore ce qu'il l'attend, en seconde partie...

Tout d'abord une claque hors contexte de Raymonda par Isabelle Ciaravola, qui n'a pas beaucoup fait claquer et nous a poussé un "wooouuuhh !!" (dit mathildien) suite à une malencontreuse glissade. Expédiée au bout de trois minutes (merci à Galzounov pour la courte alternance musicale). Ce n'était pas non plus les quinze minutes de lac de cygnes qui nous ont défrisé : l'adage par Émilie Cozette et Hervé Moreau, puis le pas de trois par Dorothée Gilbert, Mathieu Ganio et Benjamin Pech. Cette distribution de ballerines relève de l'inversion la plus totale : la Cozette avec son fort menton paraît dure dans le rôle du cygne blanc ; Dorothée est au contraire ravie d'être un petit cygne noir mignon, et nous montre sa dentition à travers un beau sourire de bonheur tout le long. Elles n'ont pas dû lire le pitch — à la distribution non plus. B#4 (sublimissimement habillée en fille pour l'occasion) fera remarquer que techniquement, le cygne noir était beaucoup plus exigeant que le blanc ; mais qu'elle n'a évidemment rien voulu sous-entendre. Toujours est-il que le pas de deux est propre mais anecdotique, le pas de trois brillant dans le noir (mais point ténébreux), et donc étrange.

Bref, il ne reste que trois pièces au programme, et c'est là où tout va se jouer (quel suspense !). À commence par un MA-GNI-FI-QUE pas de deux entre Laëtitia Pujol et Nicolas Le Riche. Déjà, il nous fait plaisir d'entendre du Prokofiev, du vrai, ça change, nos oreilles en sont redevables (et ce type de dissonances sied tout à fait à l'orchestre). Mais surtout, sur scène, il se passe quelque chose. Un de ces moments où l'on reste scotché. Ils ont deux, trois fois l'âge des protagonistes qu'ils incarnent, Roméo et Juliette, mais on y croit du début à la fin des neuf minutes. C'est beau, tout y est, l'émotion, les sentiments, le tourbillon, l'innocence, le désir, le jeu, la découverte, l'élan, le drame qui se profile. Le public exulte, pour la première fois. Un grand moment de communion autour de la danse.

Et suit alors, coïncidence, Manfred, qui au-delà de quatre petites minutes d'une chorégraphie de Noureev de 1979, marquait le retour tant attendu, presque inespéré, de Mathias Heymann. C'est très court, mais intense. C'est réussi, c'est fort, c'est Heymann, il est de nouveau parmi nous (tel un héros bionique avec son tibia Iron man). Évidemment, la salle entière salue ce retour, moment d'intense émotion sur scène qui parcourt des spectateurs qui ne pouvaient être qu'avertis pour l'occasion. Une résurrection à l'occasion de la célébration d'un homme disparu (mais le mois de sa naissance, aura tempéré Bribri).

On finit par du célèbre, du tutu, du blanc monté en neige, de l'Agnès Letestu — avec Stéphane Bullion —, jetant toutes les dernières forces dans la bataille et une dream team d'ombres, comptant la Bourdon, la Ganio, la Barbeau, la Boucaud, la Ranson, j'espère qu'un photographe de playboy était dans les coulisses pour immortaliser ce moment intense d'hétérosexualité débridée. Et puis il y avait aussi, dans le lot noyée, la Mathilde : je ne l'ai point vu ! C'est que pour une fois, je me suis dispensé de jumelles : c'était la plus belle descente des ombres qui soit (sur le chef d'oeuvre musical de Minkus), et il n'était pas question de gâcher le superbe alignement dont je bénéficiais, étant correctement centré à l'amphithéâtre, alignement des étoiles sujets qui n'arrive qu'une fois tous les siècles environ. Voilà à quoi servent les milliers d'heures d'entraînement militaire : à saluer avec une synchronisation époustouflante. Un vrai petit soviet froufrouteux de tutus blancs. Et puis le pas de deux qui va avec, sans rivaliser avec les deux précédentes pièces, était fort bon, bien au dessus de ce qui nous avait passablement ennuyé en première partie.

Un fin en apothéose, de beaux saluts, une balletomanie qui a de quoi faire ses choux gras durant au moins trois jours, une B#4 à croquer, malgré un début très mitigé, la soirée valait le bien le coup, après tout. À chacun ses liturgies.