Depuis que je live-tweete les conférences de la NYU, je ne fais plus trop de billets dessus. Mais le peuple a réclamé un vrai compte-rendu pour y voir plus clair, et l'on ne peut rien refuser au peuple... La séquence de vendredi dernier s'inscrit dans le cadre d'un nouveau cycle, plus axé sur le genre — la grande mode actuelle, et à vrai dire je préférais le précédent sur l'histoire des sexualités. Et justement l'intervenante Daniela Di Cecco venait de Caroline du Sud, mais n'en parlait pas mois un parfait français. Sa conférence : "de la Brigitte de Berthe Bernage à la Bridget (Jones) d'Helen Fielding : l'évolution du roman pour jeunes filles".

Il y a toujours quelque chose de gênant dans ces études très fouillées sur des sujets très précis : on soupçonne que le champ est rétréci, on ne sait pas jusqu'à quel point, et on ne l'avouera que fort tard. En l'occurrence, allons savoir si la série des Brigitte fut réellement le premier véritable roman pour jeune fille en soi ; toujours est-il que seule les écrivains femme étaient considérées, et que la littérature à destination exclusive des jeunes filles ou des femmes, ou à propos d'elles (et de ce qui leur conviendrait) d'une manière plus large (je pense à Fénelon et son Traité de l'éducation des filles, et pourquoi pas à la Princesse de Clèves et autres), n'a pas été évoquée.

En tout cas, le début de la conférence nous rappelle que la littérature pour jeunes filles n'a pas bonne presse, que ce soit pour les qualités narratives intrinsèques ou pour ce que cela raconte d'inintéressant. Toujours est-il que le personnage de Brigitte et l'oeuvre de Berthe Bernage sont spécifiquement destinées aux jeunes filles, sur un mode très moral d'apprentissage. Et en soit, cela est certainement, au début du XXème siècle, le premier exemple du genre.

La salle a très bien fait ses devoirs : l'organisatrice a réussi à nous trouver un des premiers Bernage aux puces, qu'elle fait circuler dans la salle ; une habituée fait aussi circuler deux exemplaire des veillées de chaumières, magazine à forte tendance tradi-catho dans lequel Bernage a pas mal écrit, et qui continue toujours de nos jours le culte de la Brigitte. Un petit mot sur l'assistance par ailleurs : QUE des femmes (une vingtaine), à l'exception de votre serviteur. Le cheveux y est aussi court, d'une manière générale, que ce que l'on nous décrit de la jeune fille moderne des années 1920, la garçonne (pour confirmer le cliché jusqu'au bout, devant moi, un couple militant de lesbiennes).

Dans les années 1920, la modernité est donc anti-traditionnelle : le tir est rectifié avec la littérature de Brigitte, dès la fin de ces années, pour une longue série de romans où l'héroïne se veut moderne dans ses actes, mais en réalité surtout traditionnelle dans ses pensées, sa vie, ses amours, ses émotions. Succès fou, Brigitte devient un modèle dans ces années d'après guerre, où pour des filles d'à peine 12 ans, le problème est déjà de trouver un homme avec qui se marier... La "littérature de mariées" paraît d'ailleurs à la bibliothèque rouge et or, la cible étant claire.

On aborde alors en parenthèse le problème du ciblage de public (et de sa difficulté). Par exemple, "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan, en 1954, a fait scandale ; aux USA, le célébrissime "Heartcatcher" a en réalité été poussé vers le public adolescent par l'éditeur (ce n'était pas un souhait de l'auteur). Plus tard, on parlera de "Jeux interdits", qui n'était pas à destination des enfants, tout comme Jules Verne d'ailleurs. La question peut se poser pour Harry Potter, à l'inverse, qui a été beaucoup lu par des adultes. On évoque aussi "Twiligth", manifestement apprécié seulement des jeunes filles — et dont le discours est très moralement conservateur. D'ailleurs, on fait remarquer que de nos jours les héroïnes ont tjs 14 ans.

Des modèles de littérature se détachent, et l'on voit ainsi souvent un père absent, tandis que beaucoup repose sur la mère. On se rend compte aussi qu'il y a très peu ou pas du tout de première fois ds la litt française (plus tout à fait vrai maintenant), alors même que l'on pourrait se dire, dans des romans d'apprentissage, que c'est là un sujet qui taraude bien la jeune fille.

Bridget Jones donne alors une nouvelle impulsion : c'est un journal de jeune fille qui lutte un peu, revêche,  avec beaucoup d'humour, empreint de culture populaire. C'est la fille gaffeuse et attachante qui fait rire, en survivant au quotidien (de l'apprentissage). Toute une nouvelle littérature se calque sur ce modèle, souvent en reprenant le principe du journal intime. L'ancien modèle de la jeune fille devenant directement la mariée et la mère est abandonné au profit de la modernité de la jeune fille paumée qui se cherche — ne me demandez pas où est le progrès dans cela. D'ailleurs, on a pu voir que cette évolution a commencé à partir des années 1960 (ah l'émancipation !?) ; avant, les livres d'apprentissage ne concernaient que les garçons, dont on avait inventé le concept d'adolescence (étape de crise), et ce depuis Werther.

Des extraits emblématiques nous sont lus. Le glissement est certain, et accoler le policer "veillées des chaumières" (dernier numéro du mois dernier, avec l'affreux chat au milieu des roses, kitsch-land), tout droit venu du passé, aux interrogations ultra-modernes d'une jeune fille sur les strings de sa mère dans son journal intime fait, jaillir un décalage impressionnant. La conférence se termine par une petite discussion sur le sujet. On fouille un peu, avec un pinceau, pour dégager des choses.