L'opéra a une politique pour les jeunes et les demandeurs d'emploi sans le savoir. Grâce à un combo mise en scène horrible/prix affreusement cher/début des hostilités à 18h00, l'opéra est, ces temps-ci, extrêmement vide. J'ai appris que lundi, des places pour "Siegfried" à Bastille avaient tout simplement été distribuées gratuitement par l'AROP aux amis (qui est le niveau le plus bas de l'échelle de mécénat : autant dire à tout le monde sauf aux jeunes). Il n'était donc pas bien complexe d'obtenir des places (pour 25€, tout de même : ça monte, ça monte...), ce vendredi, et au rang 15 "des stars", s'il vous plaît, plein centre, un ministre ne pourrait rêver de mieux.

Cependant, comme pour nous punir, Günter Krämer nous a ressorti son horrible mise en scène, sans remaniement cette fois (comme ça a été le cas pour la précédente Walkyrie). Pierre Bergé, qui a claqué bien plus de 180€ à voir son nom mentionné dans le mécénat de cette opération, résume fort bien la chose : "Exceptionnel Philippe Jordan qui dirigeait Siegfried. Mise en scène kitch et absurde. Bons chanteurs mal habillés. Décors moches." 140 caractères efficaces. Précisons un peu les objets de torture : d'abord le kitsch infâme, notamment du détail-qui-tue, les nains de jardins tout à gauche, dans la grotte de Mime où il fait pousser ses plants de cannabis ; ensuite la laideur de l'ensemble, comme si tout ce qui pouvait avoir un brin de sens esthétique devait être exclu, à l'instar de la sublimissime Elena Tsallagova en petit oiseau relégué hors scène (en robe somptueuse, qui plus est) ; et alors même que l'avorton qui fait le Waldvogel à sa place, en rôle muet, s'amuse avec un miroir à chatouiller les rétines du public (j'ai vu le moment où la souris, exaspérée, allait lui donner un coup de chevrotine) ; et je ne parle pas de la lumière aveuglante du rocher où créchait Brünnhilde depuis une vingtaine d'années (comme moi, la lumière ne la réveille pas).

Bref, ça pique. Il faut tout de même sauver le joli visuel des casques ailés en haut à droite des grandes marches, lors de la fin du dernier acte, ce qui au bout de cinq heures d'opéra nous récompense d'avoir dû notamment subir un dragon abominable constitué de bonhommes quéquettes à l'air tous peints de vert, à la queue leu leu (c'est le cas de le dire), arborant en tête une bannière représentant une gueule aux dents aiguisées (180€ la place, really ? J'ai vu des détournements de fausse facturation mieux fichus que ça !).

Le Torsten Kerl, en Siegfried, est un diesel : on ne finit par vraiment l'entendre qu'au bout d'une heure, mais il tient bien la longueur. C'est un peu souvent le problème des ténors. Alors que Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime mode bidonnant au T-shirt trop court, comme échappé de ces personnages grotesques de Spawn) ou Egils Silins (Der Wanderer aka Wotan en goguette) ont bien meilleure et puissante voix. C'est un peu le drame récurrent de cet opéra de Paris, comme pour le ballet : les seconds couteaux sont les meilleurs. D'ailleurs Peter Sidhom (Alberich) était vraiment pas mal, mais c'est surtout le Peter Lobert (Fafner) qui seyait parfaitement à son (court) rôle. On voit à peine Qiu Lin Zhang (Erda), ce qui n'est pas suffisant pour se faire une opinion. En revanche, on revoit Alwyn Mellor en Brünnhilde, qui ne va pas mal avec le Siegfried choisi (en fait ils ne sont juste pas très beaux, ni gracieux... Je fais plus guerrier que ces deux-là), et à laquelle on peut faire les mêmes reproches et les mêmes compliments que pour sa Walkyrie.

Ce n'est pas le Siegfried du siècle, Philippe Jordan ne nous fait jamais frissonner, mais c'est propre, correct, tout y est. Avec une meilleure mise en scène (voire même : une mise en scène tout court), je pourrais leur vendre le restant de places. J'en avais déjà parlé la dernière fois, je vais déposer un CV.