Philippe Jordan est plus qu'un chef : c'est un manager. L'entendre traditionnellement chaque année lors d'une rencontre AROP est toujours un moment enrichissant. D'abord, c'est un musicien, et en cela à la fois un artiste et un technicien. Ayant toujours fui le wagnérisme, il a depuis franchi le pas de Bayreuth (pourtant proche de sa Suisse d'origine), en plusieurs étapes d'approche. Il nous explique comment on y joue fort et caricaturale dans la fosse, avec un décalage de quelques millisecondes : le son est d'abord très amorti, puis rebondit, devient moelleux, se mélange aux voix décalées (attention à la position du chanteur, s'il est au devant de la scène ou à l'arrière !), et le tout est enfin renvoyé vers le public. Cette salle est un vrai casse-tête : le chef ne doit pas se fier à ce qu'il entend, ni à ce qu'il a déjà dirigé ailleurs. Mais en vrai, chaque salle est différente (c'est simplement que celle de Bayreuth, avec sa fosse sous la scène, l'est encore plus) ; à Bastille, la fosse est profonde et butte sur un mur métallique affreux ; à Garnier, la moquette tue le son (d'ailleurs au TCE ou à Vienne, on a dépensé des fortunes pour arracher cette mauvaise idées des années 60-70).

Voilà pourquoi il fallait une conque. Elle a coûté un bras, on ne peut la fabriquer qu'en Italie — enfin, c'est eux qui ont la meilleure, elle est même démontable et remontable en quelques heures, et on pourrait potentiellement la transporter à Garnier. Le son va être bien meilleur, projeté vers le public, mais aussi bien mélanger au sein de l'orchestre qui va enfin pouvoir s'entendre jouer sans avoir à forcer le trait : cela va permettre d'être plus subtil, plus précis, d'éviter les décalages autant que les forçages. On pourra faire encore plus de concerts et plus facilement. On verra cela d'ici un mois (je n'y serai pas, d'ailleurs : partiels — mais je serai au requiem de Verdi).

Et puis on en arrive à une série de questions (et de questionnaire sur des citations de chefs) afférentes au métier de direction. Philippe Jordan est extrêmement apprécié des musiciens ; déjà, parce que lui-même apprécie leur engagement, leur passion, leur désir d'amélioration continue (et de satisfaction jamais acquise). Ensuite, il a ses méthodes ; par exemple, on doit expliquer ce qui ne va pas en moins de huit secondes, car au-delà plus personne n'écoute : il faut donc être clair et efficace. Mais surtout, il faut faire confiance aux artistes que ce sont les musiciens : ne pas leur imposer telle ou telle interprétation ou manière de jouer, ce sont eux les experts, on indique, on persuade, mais on fait confiance. D'ailleurs, sa devise est celle d'un autre chef (dont j'ai décidément eu du mal à retenir le nom) : "Führen, formen, geschehen lassen". Diriger, former, laisser faire/aller. Dans l'ordre de difficulté...

Une vraie leçon de management, totalement intuitive !