La semaine passée, j'ai dévié et oublié (j'avais peu de temps, aussi, partiels obligent) de parler du Grand Paradoxe actuel qui nous occupe tous : le libéralisme. Il m'embête aussi, parce que j'en suis victime — mais au moins, je le sais.

Voici donc un billet de blog sur le dépeçage de cadavre vivant du Virgin Megastore des Champs. On y "découvre" que le français ne vaut pas mieux que l'américain, dont on diffuse régulièrement des scènes hystériques de caméras de surveillance de grands magasins le premier jour des soldes (-70% sur tout le magasin avec la carte gratuite, en l'occurrence, et -50% sinon). Scènes de bousculades, empiffrement de victuailles matérielles plus que de raison, queue soviétique inversée (1h30 à la caisse, le but est de prendre le plus possible de se délester ensuite), la totale. L'article parle de "charognards", car le Virgin va mourir (il est d'ailleurs fermé depuis), faute d'avoir été rentable, c'est-à-dire d'avoir attiré la clientèle même venue ce jour-là la dépecer sauvagement, agressant des vendeurs déjà dans un piteux état, en stress pré-chômage. L'article va même loin dans les qualificatifs moraux. Idem en commentaires, à de rares exceptions près.

Dégoût de l'attitude d'autrui. Mais autrui est aussi son miroir, il ne faudrait point l'oublier — et le dégout de soi-même est un grand classique. Que pousse donc la populasse à s'emparer si violemment d'objets, de biens, de choses, pour des prix tout à coup devenus abordables, ou devant l'appât du gain d'une revente sur Internet ou en boutique ? Une espèce de matérialisme ?

Lorsque Jacques Séguéla a sorti "Si, à 50 ans, on n'a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie" (plus ou moins ?), devant encore s'en expliquer sur BFM business la semaine dernière (un comble !), n'est-on pas en pleine conception qu'un homme se définit à travers ses biens accumulés ? Qui dit production dit consommation : en ce sens, on retrouve un point commun entre le marxisme/matérialisme historique et le libéralisme, la jonction des deux avant séparation se trouvant chez St-Simon. Voilà la contradiction de notre société : elle sur-consomme, elle accumule (la sacro-sainte croissance !), elle veut plus de biens, un logement, une voiture, une télé, un téléphone portable, une tablette (qui sert à quoi, je cherche toujours), etc. Je suis pauvre MAIS je veux un iPhone ou un iPad (à changer tous les deux ans).

Et en même temps, je conspue celui qui tout à coup se comporte comme un sauvage (car l'homme est naturellement et intrinsèquement civilisé, c'est bien connu depuis... les libéraux-humanistes post-Hobbes) pour acquérir des biens. Je me demande, parmi tous ceux qui émettaient des jugements moraux très durs dans l'article précédent, ne se demandant point pourquoi ni comment on en était arrivé là, combien sont en faveur du mariage homosexuel ? Prenons un exemple moins polémique : au nom de l'égalité et de la liberté, les femmes à New York peuvent à présent se promener seins nus.

Voici un tabou occidental : le sexe et le corps de la femme. On trouvera n'importe quel anthropologue qui nous dira que cela ne pose aucun problème en Amazonie ou en Nouvelle-Guinée. Oui, mais en occident, cela est tabou : il n'y a aucune logique au tabou, aucune explication rationnelle. Mais voilà que l'égalité™ et la liberté™ se proposent de tuer ce tabou par la loi (en l'occurrence, par le retrait de la loi). Soit. Pourquoi alors la vidéo qui montre des seins nus (tels que ceux que l'on peut voir à présent sur la plage : c'est un mouvement de fond ! — et je ne parle pas des publicités pour la yaourt, ou des images érotiques/pornographiques qui circulent partout, parlons ici des seins lambda de Mme Michu dans sa vie quotidienne) est-elle marquée "NSFW". Nous avions du choquant illogique, voici maintenant le choquant à géométrie variable.

Orelsan et Virginie Despentes ont tout deux été victimes de censure. Ils s'étaient retrouvés, cet article m'ayant été récemment rappelé par une prostituée fort active, à l'occasion de la condamnation du rappeur pour l'usage de "sale pute" — autant dire qu'il y a une certaine sensibilité. Ils ont un combat commun, quoiqu'assez ironique en l'occurrence, sur la liberté d'expression — sujet sensible ! Ce qu'il y a d'intéressant est qu'ils se plaignent justement de la perte de repères. La fameuse, celle dont on parlait beaucoup autrefois, mais que l'on a finalement préféré remplacer par une lutte aveugle pour l'égalité — ce qui évite de se poser les bonnes questions. Les repères actuels sont ceux du miracle scientifique et économique, incarné par la consommation. En période de chômage depuis 30 ans, alors que la pauvreté est loin d'avoir disparu comme promis, l'affaire devient plus complexe que la recherche du salut éternel par la bonne conduite (plus ou moins). N'y a-t-il pas eu une certaine arnaque intellectuelle ? La liberté, certes, que dire de l'aliénation basique de celle qui permet de vivre (de manger, de se loger, en premier — et de celle d'avoir ce que le voisin a, ce que le miroir de la télé promet, l'iPhone et le reste) ? Despentes nomme cela le blues de l'enfant de fonctionnaire : intéressant ! Le fonctionnaire est celui qui travaille pour l'État, avec sa vie toute tracée ; son futur n'est guère glorieux, mais en échange, il est pris en charge par la bonté venue d'en haut. Gloire et fortune promis par le monde des possible : en réalité, on se rend compte que peu s'en sorte (et l'on sait lesquels).

Le libéralisme économique et le libéralisme social sont de la même mère, les deux faces d'une même pièce. Et à présent, au bout de deux ou trois siècles d'évolution, comment revenir sur tout cela ? Nous ne savons pas où nous allons, mais nous y allons ! Hors de question d'appliquer un modèle chinois inapproprié. Hors de question de décréter n'importe quoi, d'ailleurs. Jouons le jeu : jusqu'où ? Le mur ou autre chose ? Question passionnante : et après nous, le déluge (ou y sommes-nous déjà ?).

Les paradoxes, donc. Les féministes conservatrices sont assez passionnantes — surtout quand on voit que même les pro-sex le sont ! Batailles morales. Mais qu'est-ce donc, au juste ? Dès que l'on supprime les tabous, ne va-t-on pas vers une perte de repères — c'est-à-dire de tuteurs de construction d'identité ? Questions sensibles, et... tabous. Au milieu de tout cela, coule le libéralisme, nouveau dogme anti-dogmes (qui nous contraint même de nous positionner pour nous définir : pour ou contre ? Ciel !).