Du monde pour cette soirée à l'opéra à Garnier ! Et pourtant une métaphore filée bien trouvée donnait du tenant à l'ensemble. C'était la dernière, lundi dernier, grâce à un trafic de places, pour se retrouver dans un fond de loge légèrement de côté absolument idéal. Dans la salle, la crème des grandes entreprises françaises pleines de thunes qui peuvent envoyer leurs COMEX aux frais de la princesse pour 450€ (ça me révolte passablement de voir ce détournement d'URSSAF tout à fait légal, alors qu'on fait chier les entrepreneurs normaux : pays de merde). Bref, y'avait de l'AROP et du grand ponte. Le retour du premier entracte fut un grand moment de n'importe quoi, avec toute une partie du public au parterre qui avait du mal à s'asseoir, alors même que la musique recommençait (belle catastrophe).

La soirée a débuté par l'oiseau de feu de Béjart, et un remplacement du rôle-titre, décidé l'après-midi même, en faveur de Mathias Heymann (Alister Madin pour le seconder, aussi en remplacement). À l'entracte, ceux qui en étaient à quelques rediffusions n'ont pas regretté Florian Magnenet, qui n'avait pas su aussi bien s'imprégner du rôle : pour moi, il a été tout naturel d'admirer un beau phénix, né de cendres (danseurs en gris), et se déployant en un majestueux oiseau de feu (composé de nombreux danseurs en rouge eux aussi), après avoir brûlé. Fort beau !

Un petit aller-retour à l'amphithéâtre s'est imposé, pour aller voir la souris et la Pythie (très émotivée par Mathiiiiaaas). Et retour pour deux faunes : l'après-midi d'un faune de Nijinski, suivi de Afternoon of a faun de Robbins. Le premier est le fort célèbre, avec ses nymphes grecques-vestales (Eve Grinsztajn comme héroïne zoophile), tandis que Jérémie Bélingard a bien combattu, souffrant forcément de la comparaison avec Le Riche, meilleur faune de tous les temps et inoubliable dans le rôle. Bonne tenue dans l'ensemble ! Le Robbins était en revanche inconnu : il se déroule dans un grand abri de jardin bourgeois, où Mathias Heymann (oui encore ! Formidable retour !) incarne un faune un peu paresseux qui tombe sur une sublime nymphe ultra-sensuelle, Myriam Ould Braham, qui est devenu un sex-symbol absolument incroyable. La prestation de ces deux-là était absolument magnifique (alors que ça pourrait virer au prout-prout assez rapidement, avec d'autres interprètes moins inspirés). Écouter deux fois de suite du Debussy avec un aussi bon orchestre de l'opéra de Paris, dirigé par Vello Pähn, a aussi été un vrai plaisir.

Encore une pause, avant le boléro de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet (avec Marina Abramovic en renfort). La fameuse création, dont on entendait parler avant et pendant. Ce n'est pas aisé de chorégraphier quelque chose après Béjart sur cette partition de Ravel. Le filon exploité est dans l'idée de la soirée, une sorte d'archaïsme lyrique, donnant ici dans le noir et blanc, le drapé, le gothique un peu burlesque. Les danseurs sont habillés d'une espèce de dentelles qui donne un effet de squelette, d'autant que les visages sont grimés de noir. Difficile de reconnaître Aurélie Dupont, Marie-Agnès Gillot, Muriel Zusperreguy, Alice Renavand, Letizia Galloni, Jérémie Bélingard, Vincent Chaillet, Marc Moreau, Alexandre Gasse, Daniel Stokes et Adrien Couvez ! J'aurais bien utilisé mes jumelles pour mater Muriel ou Alice, comme Myriam auparavant, mais voilà : cette chorégraphie est entièrement basée sur l'effet de groupe, sur les interactions complexes, les rotations imbriquées, les effets d'optique (notamment la projection de bruit — de neige, pourrait-on dire), le tout doublé par un grand miroir incliné. Il faut tout embrasser, et ça marche plutôt très bien !

Excellente soirée, au final.