18h30 était peut-être un peu tôt pour cette rencontre : qu'importe, le balletomane trouve toujours sa voie — mais pas la Pythie, pourtant fan, mais aussi apeurée que moi à l'époque où je ne connaissais point Mathilde : et si l'individu s'avérait bête, comme ça arrive parfois chez les danseurs, la déception ne serait-elle pas insurmontable ? Mais c'est sans compter que ces deux-là sont justement très amis, et connaissant la seconde (décidément parfaite), je ne pouvais douter de notre héros de la soirée. Revenant de sa dernière et plus terrible blessure, le jeune homme de 26 ans qui n'a failli être qu'une étoile filante a maturé à grande vitesse.

J'ai appris qu'il a grandi à Marseille, ce qui veut donc dire qu'il a quitté sur le tard (à 15 ans !) la ville pour l'école de danse alors que j'y étais encore au lycée. Amusant. Croisement d'une mère marocaine et d'un père de je ne sais plus où, famille manifestement équilibrée, il a été baigné assez tôt dans les ambiances dansantes de ses origines maternelles, et inscrit chouchouté en cours de danse, poussé au concours par sa prof, aidée par son père bonne-fée et repéré par la direction de l'école de danse, il entre sur le tard (élève payant) mais de manière bien fulgurante. Grimpée au pas de course, certainement trop rapide, mais le sujet est parfois un peu tabou (on l'évite, pour les autres, les Myriam, les Eleonora ou les Isabelle Ciaravolla — qui avait été nommée étoile en même temps que lui, on s'en souvient, j'avais rencontré B#4 pour la première fois ce soir-là ! —, Bribri nous dit : elles n'étaient pas prêtes. Soit). En tout cas, on l'a échappé belle sur la blessure qui vaut à notre jeune étoile une barre métallique dans le tibia (ça doit être pénible pour prendre l'avion). À présent, il a appris à connaître son corps, en le rééduquant. Et plus encore : à moins être pressé, à saisir les opportunités sans les forcer. Une leçon de vie.

Ces rencontres aropeuses sont aussi l'occasion d'apprendre des "petits trucs", le dessous de l'affaire, les coulisses de l'artiste. J'avais oublié la dernière fois, à propos de Philippe Jordan, de relater ses techniques de direction en fonction de l'orchestre, en ménageant les mouvements plus ou moins ample pour obtenir un résultat différent. Cette fois, on aura appris le cérémonial du danseur avant une représentation, qui commence dès le matin, et comprend une sortie autour de l'opéra et une sieste pour être au top le soir. Qualifié de "superstition", c'est au contraire une liturgie corporelle qui enseigne sur la façon de se concentrer, de se mettre en condition, comme les moines ou les combattants — ou les deux, en Asie, ce qui prouve bien le lien et le caractère intrinsèquement humain de ces méthodes réglées.

La rencontre fut instructive, Mathias Heymann éclairant, naturel, rayonnant de sympathie, et Bribri toujours très en forme sur ses petites blagues qui font sa renommée.