Tapis rouge ! Ça sentait la soirée-très-spéciale, ce gala AROP de lundi dernier. Alors j'avais sorti le haut-de-forme, et sagement attendu quelques demoiselles pour grimper les marches de Garnier. Au programme : une Sylphide particulière, puisqu'Evgenia Obraztsova était attendue dans le rôle-titre. Du beau monde, de belles robes, de beaux costumes, on s'installe chacun dans sa loge, le petit rat par ici, B#4 par là, moi tout proche de la scène, loge 4, premier rang, et puis on attend. Et il ne se passe pas grand-chose pendant dix minutes (même le Janssen, premier rang central de balcon, regarde en arrière vers les premières loges centrales fusionnées), jusqu'à ce que je pressentais fortement n'arrive enfin : le premier ministre.

On débute enfin, mais d'abord par un film. Car la soirée était dédiée à Pierre Lacotte, remonteur de ballet et de ballerines (hum) de l'opéra de Paris. Des extraits d'un reportage (ad hoc ? Pas bien saisi) nous expliquent son parcours de danseur, après son enfance émerveillée par Lifar, puis sa nouvelle carrière de chorégraphe-archéologue, et ses amitiés diverses dans le monde de la danse mondiale, où ce produit made in France compte et pèse. Et c'est ainsi qu'on en arrive à sa Sylphide restaurée,, sauvée de l'oubli du temps (années 1830) après un succès phénoménal, avec son inséparable (mais néanmoins tout aussi sexuellement incompatible) Ghislaine Thesmar, dans le rôle-titre des années 70.

Le Fiagro nous dit donc : "Lacotte est à la chorégraphie, ce que Champollion est aux égyptologues: l'archéologue qui donne la clé des énigmes." En vérité, je dirais plutôt que Lacotte est John Parker Hammond, le milliardaire déluré qui redonne vie aux dinosaures dans Jurassic Park : non seulement il y a peut-être une raison pour que le temps ait perdu trace, au fil de l'évolution, de ce capital génétique, mais en plus de cela, faute d'avoir l'information complète, il a dû boucher les trous par de l'ADN de grenouille. Et le petit rat de s'exclamer : "mais ce sont EXACTEMENT les mêmes pas que dans Paquita !!". Et nous d'y répondre : "mais c'est vrai qu'on s'y ennuie tout pareil !".

Parce que c'est un peu ça le problème : quand on fait du Frankhestein, on obtient au mieux un mort vivant. Ça a l'air d'être vivant, mais ça ne l'est pas vraiment tout à fait. Ça manque donc de vie. Comment se fait-il que Muriel Zusperreguy, dans la team bleu des tartans, n'était pas à croquer sur place comme d'habitude ? Pourquoi Mathiiiiilde, dans la team rouge opposée, avait-elle l'air tarte en tartan ? (On aura remarqué que la sorcière — Stéphane Phavorin, dédié à ce genre de rôle — lui a prédit un envol prochain vers SF en lisant les lignes de sa main) Mélanie Hurel fut tout ce qu'elle pu en Effie, au premier (long) acte, avec Emmanuel Thibault aussi comme partenaire de Muriel dans le Pas de deux des Écossais, mais cela ne suffit pas à résoudre tout un chacun à vouloir le supprimer au profit du second (tout aussi long...).

Et ce n'était pas non plus la faute du remarquable Mathias Heymann en James ! Les prouesses en costume lourd (et lourdingue), ça ne rend pas des masses. Et la Obraztsova, alors ? Le rôle est taillé pour elle, c'est indéniable, elle y croit ; elle a aussi cette capacité à tendre jusque son doigt là où il faut comme il faut, dans une espèce de perfection tellement propre qu'elle m'en semble vitrifiée. Pourtant non assujettie aux horribles costumes ridicules, mais en tutus-à-ailes tout le long, lui permettant de voltiger comme ses semblables dans la forêt de carton-pâte dont on voyait tous les ressorts depuis ma loge de côté, je n'eus pas un seul instant l'envie de l'emmener sous le bras. C'est bien dommage. Passion zéro.

Avec un synopsis tenant en quatre lignes et pourtant difficilement compréhensible, La Sylphide laisse librement vagabonder l'esprit devant des farandoles de bleu et rouge à carreaux, puis des lucioles blanches en translation, plaisant sans être émouvant, malgré le drame total de l'histoire. Dans la fosse, Philippe Hui se débat, à la tête du surdimensionné orchestre de l'Opéra National de Paris, avec la musique pénible de Jean Madeleine Schneitzhoeffer, lui aussi oublié, et lui aussi pas forcément injustement... L'intérêt fut essentiellement historique.