Voici une belle semaine creuse comme la France les aime en août : on retient sa respiration, et on tape dans les réserves, car il faut bien payer ses impôts, même si le monde s'arrête de tourner rien que pour nous. La prérentrée pointe le bout de son nez, cependant. Et remplaçant les rapports de plage, voilà que l'on parle des contrôles de CIR, par les tristes sires fiscaux. Multiplication par trois des contrôles rétroactifs du Crédit Impôt Recherche déclaré pas les entreprises, une sur deux aboutissants, paraît-il, à un redressement. C'est dire si ça charcle, ces temps-ci. Quand on sait à quel point tout et strictement n'importe quoi a été passé dans ce cadre, afin de récupérer d'un côté ce que l'État avait un peu trop chipé de l'autre (surtout quand on n'est pas assez petit pour faire du black, ni trop gros pour faire de l'offshore), sport national préféré des entreprises françaises qui n'ont pas encore délocalisé, on se dit que le président du Syntec a raison de sauter partout : à force de flinguer les trésoreries des sociétés du numérique, on va finir par les dézinguer tout court. Le vrai miracle de l'économie soviétique à la française.

Mais revenons sur ce CIR, dont même le suscité ne souhaite manifestement pas remettre en question son existence, alors même que les USA en sont démunis, adoptant la plus efficace posture libérale "ne faisons chier personne, ça sortira tout seul" (si vous me le permettez). Le CIR, c'est le label étatique soviétique qui dit que ce que tu as fait pendant l'année, c'était de l'innovation, et l'innovation, c'est le bien. C'est le bien parce que Schumpeter et Solow l'ont dit, ça fait de la croissance tout ça. Et la croissance, c'est le bien, c'est le progrès, c'est la paix dans le monde, c'est les fleurs qui poussent, c'est le bonheur à tous les étages. Quelque chose du genre. Donc, il faut de l'innovation.

Par exemple, il y a des boîtes en France (je vais rester vague, certaines sont mes clientes — techniquement, c'est de l'argent de l'État que je touche, mais c'est toujours comme ça l'industrie en France, à la fin tu as toujours un truc d'OSEO ou un complexe militaro-industriel étatique quelconque) qui font des recherches sur des choses TOTALEMENT inutiles, mais c'est bien, c'est labélisé. Il y a des entreprises (encore mieux quand ce sont des start-ups, mais ça peut être aussi le département machin bidule de Thalès qui occupe un placard à balais) qui font des trucs utiles, MAIS qui ne savent tout simplement pas faire de business, et se ramassent tous les râteaux imaginables, dont des problèmes techniques de matériel et de logiciel parce qu'ils n'ont jamais pensé qu'un jour il faudrait faire de la prod', et que ce n'est pas pareil que faire du dev' de test dans son coin. Mais ça, c'est le bien, c'est labélisé, on leur rembourse leurs lourds impôts, avec une prime au besoin.

En revanche, quand je vais sauver le cul des gens au-dessus en leur expliquant ce qu'il aurait fallu faire, et ce qu'il va falloir faire maintenant pour rattraper le coup et ne finir six pieds sous terre dans un an (vous comprenez pourquoi c'est potentiellement l'État qui paie : ça sent déjà le sapin), ça, c'est du pur consulting, donc pas de la R&D estampillée par les services soviétiques de l'État qui savent où est la bonne croissance par la sainte innovation. Voilà voilà...

Wozniak râle sur "Jobs". Il trouve qu'on ne voit pas à quel point c'est un salopard imbuvable, et que le film est trop gentil. À croire qu'il n'a pas vu le film (ou veut promouvoir le sien), parce que ce n'est pas de ce côté-ci que ça péchait. Wozniak oublie de parler de ce que Jobs n'a pas inventé grand-chose dans sa vie, ou plutôt il a inventé dans l'acception que l'on invente un trésor. C'est enfoui, ça ne sert à rien dans l'absolu sous le sable ; on le déterre, on valorise, jackpot. Où est l'utilité d'une R&D non valorisée ?

L'autre Steve (Wozniak, une vraie histoire à la Janus) soulève une bonne remarque, cependant (quoique là encore le film critiqué le montre assez bien, mais pas l'évolution post-limogeage, ce que j'ai moi-même reproché) : Jobs ne savait pas, avant de monter deux start-ups lors de sa traversée hors Apple, comment monétiser les produits. Il avait de l'or, mais ne sortait rien. Je rajouterai même que là où il a marqué les esprits, et a créé deux ou trois marchés entiers, le smartphone (qui aurait émergé sans lui), surtout la tablette (le truc qui ne sert strictement à rien, qui coûte une fortune, et se vend comme des petits pains : un vrai miracle capitaliste !), et peut être l'ultraportable (qui est en train de tuer le portable, déjà très affaibli par la tablette depuis les kikoolol reconnaissent pouvoir se passer d'un clavier), c'est lorsqu'il a adopté des techniques commerciales rodées : du très beau en présentation (de Keynote aux stores en passant par le site web), du précis, du solide, de la qualité, du rêve (ou comment avoir l'iPhone ou l'iPad pose son homme, sa femme, son ado).

Le génie, ce n'est donc pas de créer, c'est surtout de vendre. Horreur en pays soviétique ! Il nous faut un plan ! Pas de plan, pas de salut. Allons voir ce que l'on dit de Steve Ballmer — encore un Steve, je vais me faire rebaptiser. Steve3 était jusqu'à cette semaine capitaine d'un paquebot né d'un piratage foireux, ayant évolué dans le firmament de l'informatique monopolistique grâce à des techniques commerciales condamnables et exécrables, avec des produits d'une qualité merdique. Et c'est ainsi que Microsoft devint la plus grande boîte de tous les temps (quoiqu'à présent Apple est mieux valorisé, combat titanesque, sur des marchés finalement différents question poules aux oeufs d'or, chacun louchant sur là où il n'est pas). On dit donc de Ballmer qu'il a tout laissé passer, infichu de faire un lecteur de musique qui marche, une console de jeu vidéo qui plaise, un téléphone qui fasse envie. L'auteur de l'article nous dit qu'au contraire, Steve3 est loin d'être l'idiot du village, mais il voit trop loin, et du coup se plante, en tapant à côté, mais ce n'est pas faute d'innover. Décidément, l'innovation ne semble pas être le messie. Il semblerait, Ô grande découverte du saint-libéralisme, qu'il faille faire des choses qui se vendent, c'est-à-dire qui répondent à une attente du consommateur (si tu crées l'attente, tu es béatifié par quelques milliards de dollars à planquer en Suisse).

C'est dingue tout ce que l'on découvre de fondamental dans notre monde hyper-moderne. Il faut fabriquer des choses utiles. Révolutionnaire, au moins.

Alors, heureusement l'État français ne décide pas encore totalement de ce qui va plaire au consommateur, si ce n'est par les dossiers OSEO/BPI et les financements du grand emprunt (dont je peux assurer que c'est tellement la merde à obtenir, en réalité, que ceux qui arrivent au bout de l'aventure sont ceux qui savent faire les meilleurs dossiers, mais comme on ne peut pas être bon partout, certainement pas les bons produits — ok, je connais une ou deux exceptions, mais qui sont plombées par le système lui-même et ses contreparties, dont celles de sauver des dinosaures ou d'embarquer des escadrons de fonctionnaires de recherche). Mais il y a le CIR, qui estampille la "vraie innovation" du reste qui ne sert à rien. Il y a tout un filtre qu'utilisent les organismes rigoureux (car il faut être accompagné, pour s'en sortir, et évidemment tout le monde prend sa commission au passage : une vraie théorie de l'agence comme on l'aime, avec des coûts de transaction, mais on n'apprend pas ça à l'ENA), qui sert à déterminer qu'entre la voiture à moteur et la charrette à cheval, il y a un monde.

Mais dans l'informatique, va savoir ce que ça veut dire, coco. Si demain je recode un logiciel, quelle va être la part d'innovation, alors qu'il va falloir déjà dans un premier temps rattraper le niveau de ce qui existe déjà ? Quelle partie pour le codage, quelle partie pour l'intégration, quelle partie pour la maintenance ? (Je vous le donne dans le mille : seul le dev compte, au final) Alors évidemment, on triche, parce qui va vérifier que THE feature extra qui va tout changer (ah ah !) a été codée en une demi-heure parce que l'architecture du logiciel a été bien fichue (et ça, c'est un vrai boulot totalement sous-estimé, l'architecture), et non pas suée en deux mois ? Parce qu'il faut pouvoir mesurer l'innovation avec un décimètre, en France, alors l'unité de base, ce sont les frais, en premier lieu de personnel, parce que c'est là que ça plume. Et c'est ainsi que l'an passé, je ne me suis pas assez payé pour que le CIR soit rentable : je dois donc m'augmenter. Mais pour ça, j'ai besoin que le produit marche, et donc je dois développer un produit non aidé, qui une fois qu'il existera pourra me permettre par ses ventes de me payer... mais il sera trop tard pour faire valoir une innovation déjà effectuée les années précédentes. La blague. Forcément, le CIR, ça gave les grosses boîtes qui ont de la tréso. Trop bien.

Alors dans la mouvance idéologique mondiale de l'innovation, la France avec sa culture soviétique se retrouve à courir derrière, avec ses solutions âgées et plus éprouvantes qu'éprouvées. Tout cela sent la branlette intellectuelle de bas étage. En attendant le Messie innovateur, le monde tourne bien mal. Mais ça, apparemment, ce n'est pas si grave, il faut garder l'espoir.