Paul Verhoeven aurait-il trouvé un successeur en Neill Blomkamp ? Le réalisateur du fort original et intelligent District-9 récidive dans le même goût de la critique sociale où les pauvres sont d'un côté et les riches de l'autre, la séparation étant bien nette, et les dépourvus parqués dans leurs bidonvilles. Dans "Elysium", le paradis des dieux-héros humains (c'est-à-dire des très riches) est dans l'espace, qui regarde d'un oeil condescendant la planète laissée dans un sale état, pilotant l'exploitation des masses travailleuses qui construisent le propre objet technologique de leur soumission. Notre héros, Matt Damon, est l'un des déchets de ce monde, mais il a bon fond. Mais Elysium, la station orbitale où l'on ne travaille plus et où l'on ne vieillit plus grâce à la technologie (mais y est-on mort, alors ?), commet l'erreur classique : lorsqu'il n'a plus rien à perdre, un individu peut tout faire. Et il en suffit d'un, ou presque, pour réveiller une révolution (orbitale aussi ?).

Jodie Foster, sur la station, est parallèlement prête à tout pour empêcher quiconque d'entrer son pré carré (très 2001 dans la conception circulaire, gros clin d'oeil !), y compris dézinguer du vaisseau (spatial) d'immigrés clandestins, politique autoritaire que ne supporte pas le Président local, droit-de-l'hommiste, mais qu'est tout à fait prête à suivre une administration aux ordres, et non robotisée cette fois. Blomkamp a alors deux options assez proches, au final, dans ce genre d'aventure : le crépuscule des Dieux ou Total Recall. Bref, le soulèvement de la masse indigente contre ses dieux auto-proclamés, condescendants, ayant enlevé tout espoir.

Le réalisateur va alors maquiller sa fable, que les critiques maussades accusent de manichéisme, mais qui n'est rien d'autre qu'un message optimiste messianique (un comble, de fait, de critiquer cela : que dirait-on de la Bible...), par des renforts de violence, ou plutôt de rappel à la chair et à la douleur — thématique christique aussi, non moins empruntée sur la forme comme sur le fond à du Verhoeven (certes avec cette facture moderne d'ensemble que Laurent qualifie de "style MTV"). Tout à coup, on se rappelle de ce qu'est un homme. Qu'un humain est à la fois chair (qui se dégrade, qui se répare, forte thématique de la maladie et de la séparation totale riche/pauvre, évidemment pour tisser la même métaphore de notre monde actuel, dont on a interpolé les lignes de progression dans le temps — comme toute bonne SF !), mais aussi qu'un humain est une âme qui vit.

La dimension politique est aussi loin d'être si schématique qu'elle en a l'air, car le manichéisme suppose deux acteurs et non trois ou quatre. Jodie Foster incarne "ceux qui se salissent les mains pour le bien de tous", mais qui le paient en retour de flammes, par leurs armes humaines devenues autonomes (c'est évidemment Al Quaeda que l'on reconnaît là). Il pourrait être schématique en ce qu'il oublie les dimensions morales et religieuses (on remarque malgré tout la présence d'une bonne soeur dans la jeunesse de notre héros, qui lui demande de se rappeler qu'il vient de la Terre, même s'il veut la quitter pour le royaume divin — un message peut-être naïf, mais dont la pertinence serait reconnue dans un manga japonais écolo... —, tout en lui assurant un avenir extraordinaire qui changera le cours des choses) ; cependant, quelque part, dans le futur, n'en aura-t-on pas fini avec cela, à coup de science et de technique ? On remarque d'ailleurs le multiculturalisme total, par le mélange des langues, qui est une bonne intuition de ce qui se déroulera à terme, si l'on continue sur la lancée actuelle. On constate aussi que la technique, comme dans beaucoup de films de SF, n'a pas servi à faire avancer la société, mais au contraire à l'asservir, ne profitant qu'à une minorité de plus en plus restreinte (l'idéologie du progrès ne prend pas : qui sont les naïfs, finalement ?).

Alors certes, on a du flashback un peu mièvre, que vient compenser une violence anatomique. Mais la fable, clairement assumée (puisque le film même, à travers son héros, prend une nouvelle direction après une parabole du genre racontée par la petite fille), fonctionne franchement bien, et je trouve assez intrigant, si ce n'est révélateur, que l'on puisse lui reprocher une fin morale (même si elle est assez invraisemblable, ou naïve), alors même que toute la narration tournait autour du fait que l'homme est un redoutable et sans pitié loup pour l'homme... Quelque part, ça en dit assez long sur notre acceptation actuelle d'un message d'espoir christique — dont le résultat à terme, nihiliste et cynique, ressemblera justement à la situation initiale décrite dans "Elysium".