Les palmes d'or, ça peut ressembler à tout et n'importe quoi — rappelons que c'est aussi ce que l'on appelle le syndrome Dardenne. Mais Kechiche a fait "L'esquive" et "La graine et le mulet", qu'une bonne partie de la critique (amateur, j'espère) ne connaissait manifestement pas avant d'aller voir cet opus multi-auréolé sur la croisette. Pas tout le monde n'a aimé ces films-là, mais moi oui, beaucoup. Cependant, il y aussi le syndrome Michael Cimino du réalisateur qui s'explose en vol, à force d'être pris pour un génie qu'il est ; on peut aussi appeler cela le syndrome Malick, du "j'en fais trop et perd mon âme". Un indice pourrait être donné avec le tournage lui-même (et Kechiche ne devrait VRAIMENT pas se mettre à dos la Seydoux, sait-on jamais qu'on ait LES Seydoux derrière... Folie !). Mais il suffit de se taper les trois heures de film : d'un côté on se dit qu'il faudrait amaigrir tout ce qui ne sert objectivement à pas grand chose, d'un autre, après réflexion, on calcule qu'on se retrouverait avec un court métrage. Au mieux.

Aurait-on un Lelouche, aussi trépidant que la vie des moules — heu, des huitres —, si l'on remplaçait l'une des héroïnes par un homme, dans "La vie d'Adèle" ? Il est clair que l'intérêt principal du film n'est pas "l'histoire d'amour universelle"® mais l'histoire d'amour de deux filles mignonnes. Même la lutte des classes ou confrontation des cultures, c'est du bonus. Même en appuyant bien fort sur la symbolique, comme la discussion sur Sartre qui a fait pouffer la souris (ou les artistes qui digressent sur le fascinant orgasme féminin, ce qui fait crier les féministes), ou encore la dégustation des huitres... Regardons dans le public (le parisien-bobo qui peut assurer 270.000 entrées quand il se mobilise) : jamais taux de gays et lesbiens dans la salle ne fut si fort, ce n'est pas peu dire ! Voilà qui touche à quelque chose d'extrêmement intéressant — malgré soi : le cinéma comme miroir.

Ici une critique lesbienne des plus éclairantes : il est reproché au film de ne pas être réaliste sur la lesbianité. Comme les balletomanes se plaignent quand il y a de la danse ou les juristes lorsque ça parle droit, alors même que ce ne serait pas le but du film. En partant d'un matériau très marqué, "le bleu est une couleur chaude", BD de Julie Maroh qui n'a pas dû beaucoup tourner en dehors des milieux concernés (qui ont pu s'y reconnaître, c'est tant mieux, mais cela reste par nature encore de l'entre-soi), c'était se condamner au marquage par les concernés ; et se détacher de cette même BD, c'était finir par risquer de se mettre à dos tout le monde, du moins de se retirer tout support par défaut. Des homosexuels (couples en miroir par excellence) allant voir des homosexuelles, pour reprocher au film de ne pas coller à leur réalité — au premier chef de laquelle les positions sexuelles qui ont paru extravagantes et fantasmées par un hétérosexuel, ce qui me conforte au passage dans mon hypothèse d'une sexualité générale d'un niveau médiocre, et plus particulièrement d'un avatar de sexualité chez les lesbiennes qu'elles ne le concèderons jamais, mais je ne vais pas me faire des ami(e)s (allez, je vous aide : tapez vous des danseuses ou des gymnastes, ça ira mieux ensuite).

En résumé : le miroir est attendu, et l'ensemble est rejeté lorsque la fiction ne colle plus, n'est plus fidèle, déforme. Aller au cinéma pour se voir. Fonction de confortation et de construction, par assimilation de l'existant. Narcissisme classique. Mais voici ce que ça donne : la vie d'Adèle (Exarchopoulos en vrai — ça en rajoute à l'effet de réalisme ?), c'est la vie de lycéenne d'une fille un peu empotée et moyenne, que l'on va suivre environ sept ans, et qui n'a comme seul intérêt lointain de vivre une histoire d'amour passionnée avec une artiste bohème de classe supérieure. Un peu maigre. Et comme quand on ne sait pas trop quoi dire — même pendant trois heures —, on rajoute de la fesse, et on a au milieu de l'oeuvre grand public une scène pseudo-pornographique interdite aux moins de 12 ans (on n'est pas encore dans L'empire des sens), dont je retiens qu'Adèle malgré son jeune âge (non sans une certaine expérience de la vie avec les garçons) est entièrement épilée, et que Léa Seydoux est magnifique toute nue (ce que je savais déjà, en fait).

Dans la manière de filmer, on retrouve la même obsession anatomique inutile. Concrètement, cela se traduit par de longs gros plans sur tout et n'importe quoi, surtout quand il y a des pâtes bolognaise. Vu depuis le deuxième rang (salle pleine !), on est un peu nauséeux. Ça manque de recul. Il faut vraiment que ce soit du Kechiche pour que cela ne tourne pas au navet. Mais on n'est jamais bien loin. Il y a du sentiment, de la pertinence, du regard acéré (le lycée !) et un je-ne-sais-quoi qui sauve l'ensemble du naufrage objectif. Mais on s'ennuie assez souvent, ou plutôt on se lasse. Alors, la version augmentée de 40 minutes promise, ou le chapitre 3 annoncé pour bientôt (sachant qu'au bout de trois heures, on n'a pas vraiment de fin, ce qui pouvait se deviner au bout de la première heure de film), ça relève juste du délire narcissique profond de réalisateur-scénariste, à ce niveau. Il y a cette nouvelle mode de la fiction-réalité à la télé, ces courts métrages très médiocrement réalisés, ponctués de témoignages des personnages comme narrateurs à la manière de la télé-réalité : dans cette atmosphère moderne de "pertes de repères" et de sens narratif dégénéré où il faut tout expliciter (le syndrome Star Wars/ET), bien lourdement, il n'est donc pas très étonnant de voir s'extasier la critique bobo, qui adore qu'on parle de sujet "audacieux" (l'homosexualité serait politique, lit-on souvent par la communauté concernée, ce qui est... un peu court, dirons-nous). Le public moins, à vue de nez (de Léa Seydoux).