Le problème quand on est à Garnier, c'est qu'on ne sait jamais trop ce que l'on va voir. Dans tous les sens du terme : déjà, sur le contenu, mais aussi sur le "contenant", c'est-à-dire quel pourcentage de la scène. On peut avoir une place très chère et un grand gus juste devant qui masque une bonne partie du champ de vision. Et puis on peut avoir une place à 47€ en premier rang de loge de côté et manquer un petit tiers de la scène. Voilà ce qui s'est passé pour le programme Teshigawara/Brown/Kylian. Mais le pire de l'histoire, c'est que les chorégraphes ne percutent jamais du petit problème de se produire dans ce genre de salle, et manifestement personne ne les en a trop avertis. Résultat : des personnages apparaissent à peine des deux côtés chez Brown, on en rate donc la moitié ; une longue séquence se déroule côté cour chez Teshigawara, on s'en passera ; Kylian exploite mieux la scène, mais penche plutôt côté cour pour la danse, laissant le chant côté jardin : on profite plus du choeur que des danseurs. 47€ pour une moitié de spectacle, sa mère.

Saburo Teshigawara a taillé une pièce mystérieuse plongée dans le noir, où évoluent selon des points d'ancrage prédéterminés Aurélie Dupont, Jérémie Bélingard et Nicolas Le Riche. C'est passablement obscur : "Darkness is hiding black horses", 6ème représentation, fait de temps en temps passer des chevaux qui galopent dans la bande-son. On n'a pas compris pourquoi, ni compris s'il faut comprendre d'ailleurs. 26 minutes à tournicoter dans le noir, avec des costumes un peu tribaux à franges. Pourquoi pas.

Glacial Decoy de Trisha Brown (1979) "danse plus", mais sans musique cette fois : on ne peut pas tout avoir en même temps ! Décor : des photos de Robert Rauschenberg qui défilent par groupe de trois de gauche à droite, en diapositives. "Ballet dans le silence", est-il sous-titré. Caroline Bance (oh oui !), Séverine Westermann ; Christelle Granier, Claire Gandolfi, Gwenaëlle Vauthier. Entré au répertoire il y a 10 ans, c'était la 26ème représentation à peine. 18 minutes.

"Doux mensonges" était de l'avis général le clou de la soirée : musique ET danse, et laquelle, celle de Jiri Kylian, 26 minutes de beauté, sur une scène surmontée d'un voile brun patiemment installé comme suspendu dans sa chute, et sous la scène, entre les piliers qui la suspendent. Apparaît successivement à différents endroits un choeur issu des Arts Florissants et dirigés par Paul Agnew (top !), pour chanter, après un chant traditionnel géorgien (d'abord cru à une typo mais ce n'était effectivement pas une langue Européenne de l'Ouest), des madrigaux de Carlo Gesualdo et du Monteverdi. Il n'est pas impossible que les affres amoureuses et sanglantes de Gesualdo n'ait inspiré ce qui était conté sur la scène par le double couple Eve Grinsztajn/Alessio Carbone et Aurélia Bellet/Alexandre Gasse. C'était à moitié très beau.

39ème représentation depuis 1999, créé pour le ballet de l'opéra de Paris, il faudra revenir avec de meilleures places pour en profiter en entier (le replacement dans une loge plus centrée n'ayant à peu près à rien, mis à part devoir se tenir debout et regretter de ne pas avoir pu se replacer dans l'un des nombreux sièges vides sur le côté du parterre ou du balcon) ; dans l'absolu, on aurait préféré s'acheter une place dans une salle plus civilisée...