Mine de rien, je n'avais plus vu de Carmélites depuis novembre 2006 (le billet est tellement vieux que je ne ferai pas de lien, voulez-vous ?). Les "Dialogues des Carmélites" de Poulenc, c'est une superbe musique dépouillée héritant de plusieurs siècles d'opéra, hors de son temps (1957), hors de toute dimension de prosélytisme religieux : tout le monde peut être touché par cette forme de grâce, d'interrogation, d'introspection, de peur, de recherche de sens, d'affrontement de la vie et de la mort. En fait, Poulenc n'était pas dans une mystique catholique comme Messiaen, il était en réalité amoureux d'un jeune Lucien Roubert apparemment à l'agonie (on trouve des bribes d'informations, mais rien de trop complet sur le sujet), perdait bon nombre de ses amis cet année-là, et traversait une sorte de dépression ; en même temps, le choix par hasard du livret était fait peu avant, à partir d'une pièce de théâtre de Georges Bernanos (écrite alors qu'il était en phase terminale d'un cancer, et justement inachevée, ce qui n'a pas été sans causer beaucoup de désordres judiciaires car c'était là aussi une adaptation du livre de Gertrud von Le Fort, "Die letzte am Schafott", à l'origine pour le cinéma). Un drame né dans les drames, et l'art distillé dans la copie non-conforme. La première version italienne semble n'avoir été que fort peu donnée, d'ailleurs, et la présente version française a des moments musicaux d'interludes absolument brillants et poignants, qui n'ont en fait été ajoutés que plus tard, pour laisser le temps de changer les décors...

Trois actes et douze tableaux, le Théâtre des Champs Élysées a demandé à Olivier Py, que l'on voit partout ces temps-ci, de créer une nouvelle mise en scène. Devant faire mieux que Carsen ou Marthe Keller (n'hésitez pas à clquer sur les liens : j'ai positionné sur le Salve Regina final pour la comparaison, mais l'opéra est bien complet deux fois sur Youtube ! — Pour le moment...), sachant que la mise en scène de Keller au Rhin a pour moi une force incroyable (simplicité extrême, violence accrue), la tâche n'était pas simple. Il s'en sort bien, mais pas mieux ; je retiendrai surtout la mort de la prieure, mise à la verticale dans son lit, l'effet est saisissant, et étrangement cela ne dérange pas de voir apparaître quelques personnages sur un plan différent ; on la sent totalement seule dans sa mort effroyable et banale (j'ai appris au passage que Bernanos s'est projeté dans ce personnage, qui a le même âge que lui lors de l'écriture peu avant sa mort, 59 ans). Cependant, la scène du Salve Regina m'a un peu déçu, quoique l'idée des sœurs se retirant n'était pas mauvaise (je les aurais fait s'envoler sur les cintres, à ce moment-là, comme une ascension, mais c'est peut-être un peu trop ambitieux techniquement...), mais cela manquait de force, de poignant. Et puis le bruit de la guillotine n'était pas des plus réussi : apparemment, dans l'orchestration de Poulenc, une véritable veuve était prévue...

Patricia Petibon, qui a longtemps joué Constance, a enfin eu le rôle principal de Blanche de la Force, et il est indubitable qu'elle est incroyable (si l'on peut dire) dans ce rôle. Il faut dire qu'elle n'a pas trop à forcer sur le côté quelque peu illuminé de son personnage. Sa voix cristalline convient parfaitement, sa maîtrise est impressionnante. Elle porte le rôle à des sommets. Laurent a eu pour Rosalind Plowright en Madame de Croissy l'une de ses formules gentiment assassine qui ne manquait pas de justesse. Véronique Gens en Madame Lidoine et Sophie Koch en Mère Marie de l’Incarnation participent au casting-de-rêve justifiant (voulant justifier, plutôt) les prix assez astronomiques du TCE : il est vrai que cela confère de la dream team. Il devait aussi y avoir Sandrine Piau en Sœur Constance, mais comme elle était malade elle devait remplacée... par une chanteuse à son tour malade, et finalement c'est Sabine Devieilhe qui a hérité du rôle (elle était en répétition à l'Opéra Comique, nous apprend-on avant la représentation, vendredi dernier), et elle s'en est sorti très admirablement, provoquant une belle ovation du public (qui était déjà fort content de savoir que c'était elle qui arrivait en secours). Philippe Rouillon (le Marquis de la Force), Topi Lehtipuu (le Chevalier de la Force), François Piolino (L’Aumônier) sont comme les rôles masculins des ballets : on leur demande surtout de porter les filles, et c'est très bien comme ça.

Jérémie Rhorer dirigeait le Philharmonia Orchestra, trop mollement selon Laurent, plus brillamment selon Marie-Aude Roux et toutes les nombreuses critiques très positives de cette production. Je me situerais à mi-chemin : il est à la fois vrai que je n'ai point été bouleversé, mais qu'il y avait de belles couleurs — la position inconfortable, debout au rang Z (que n'a pas supporté la souris, envolée après l'entracte pour des escaliers de la zone à 70€), étant compensée par l'effet de manque de toutes ces années privées de Carmélites. De toute façon, j'en ferai une seconde écoute jeudi prochain : avec une distribution pareille, j'avais bien prévu de prendre deux places (mais sous-estimé le taux de remplissage à ras-bord de la salle...).