J'avais oublié à quel point cela peut être long. Il faut dire que la première fois que j'ai découvert "Einstein on the Beach" à Garnier, en 2006, avec du Millepied ("Amoveo"), j'avais détesté ; puis j'avais trouvé à la médiathèque, écouté en entier, et j'en avais fait mon opéra-de-train (est-ce qu'on peut vraiment parler d'opéra ?), parce que c'était aussi répétitif qu'un voyage en train, et que ça faisait bien passer le temps, quatre CDs — quatre heures trente, donc. Je ne savais point que dans la mise en scène de Bob Wilson, on commençait justement par voir une locomotive avancer sur la scène, après le départ des deux héroïnes — parce que oui, on découvre aussi qu'il y a deux personnages principaux dans cette histoire sans queue ni tête.

La programmation du Philip Glass le plus célèbre par le théâtre du Châtelet était une idée de génie : complet à toutes les représentations, une première avancée à mardi dernier par ajout de représentation (de fait, j'y étais avec la souris sans avoir prévu cela), et des prix assez élevés puisqu'on était à 34€ pour un tout dernier rang de dernier balcon, de face. Il faut attendre un peu de temps pour entrapercevoir le travail de collaboration de Luncida Childs (photos avec commentaire par ici), dans le trio d'artistes, avec une danseuse qui avance et recule avec le même mouvement de bras un nombre interminable de fois (pendant peut-être vingt minutes !). Cela doit être au bout de deux heures, ou peut-être une heure trente, que les danseurs se sont élancés à travers la scène, avec force pirouettes — la séquence revient bien plus tard, autour de quatre heures. On perd la notion du temps ; seuls les ouvreurs ont la séquence des scènes et le minutage, les parties surlignées étant celles repérées lors de la générale comme les plus propices au mouvement des spectateurs. Parce que faute d'entracte pour ce spectacle des années 1970 (76, pour être précis, au festival d'Avignon), on peut aller et venir à volonté : à Paris, ça donne forcément un bordel et une impolitesse détestable, compensée heureusement par le départ définitif précipité des idiots.

Il faut tenir, tout de même ! L'oeuvre est longue et très répétitive, dix pages de livret saugrenu (et non surtitré) — une bonne partie écrite par un autiste de 14 ans, Christopher Knowles, ressemblant à de l'écriture automatique, et donnée dans une cour de justice, à la fois théâtre et décidant des lois, pourrait-on interpréter. Il faut se laisser emporter par le flot, entrer en transe, être bercé, se faire émerveiller par les vocalises magiques d'une petite asiatique que l'on prenait depuis presque quatre heures pour une danseuse parmi d'autres. Einstein on the beach est un abandon, du sens, de soi, du temps, des repères, de l'espace, du rythme, de la convention. Évidemment, cela s'adresse à un public particulier ; les badauds sont les premiers à sortir, j'en aurais été il y a sept ans, mais le temps passe, et comme personne ne s'y mettait (contrairement à une aussi longue représentation de "Saint-François d'Assise", aussi un opéra religieux mais par d'autres moyens), j'ai lancé le "bis" de rigueur, à un peu plus de 23h. En allant vers le RER, moins poétique que la locomotive ou l'autobus à negro au volant, on lançait des "one, two, three, four"...