"Le vent se lève" est le dernier Miyazaki. Le der de der, normalement (on nous l'avait pas déjà fait celle-là ?) (En même temps, vu son âge...). Le vent se lève en français dans le texte, s'il vous plaît : la fin de la citation de Valery est "il faut tenter de vivre" (évidemment, le nippon égratigne pas mal le français, autant que l'anglais — "naïssou catchi !" —, moins que l'allemand). Une fois n'est pas coutume, l'œuvre est bibliographique ; et ce n'est plus l'homme-cochon Porco Rosso qui vole (au secours) mais Jiro Horikoshi (1903-1982) qui conçoit des avions. Le jeune Jiro ne peut pas voler, il est myope ; il met donc ses efforts dans l'ingénierie, et comme il est appliqué, combattant et très doué, il arrive à ses fins rapidement, pour intégrer les ateliers de conception Mitsubishi. À l'époque, au Japon, on tracte les avions d'essai à l'aide de bœufs. On va s'inspirer en Allemagne — que l'on n'aime pas beaucoup. On emmerde déjà les voisins chinois et on veut conquérir le monde (tout en durcissant le régime interne), aussi, mais cela le jeune Jiro, même à 35 ans, il ne veut pas trop le voir : ce qui l'intéresse, c'est rattraper le retard technologique et réaliser ses rêves.

Et dans ses rêves, justement, son mentor fantasmé l'ingénieur en aéronautique Caproni lui dit tout cela : la réalisation est ambiguë, la création peut être destructrice, le monde n'est pas manichéen, le danger est là. Jiro est un homme bon ; il épouse Naoki, son amour d'enfance sauvée du tremblement de terre de Tokyo, qu'il a retrouvé par la force du destin, ce même destin qui l'en sépare prématurément, comme la force insurmontable de la condamnation par avance. Comme ce Japon qui se lance à corps perdu dans on ne sait quoi, mais qui court sans doute à son explosion. Jiro réalisera enfin son rêve, ce sera le fameux chasseur Mitsubishi A6M Zero, celui dont à la fin du manga, pudiquement, en voyant les pilotes s'envoler au loin, on l'entend dire qu'ils ne reviendront pas. Celui des dieux du vent, les kami-kaze.

"Kaze tachinu" s'attaque à un tabou nippon de manière finalement bien mélancolique, et sans totalement mettre les mots dessus, invite à une réflexion, de celles où les rêves ne sont peut-être pas si bons, après tout. Une œuvre d'une totale maturité, artistique et intellectuelle.