"L'expérience Blocher" nous apprend déjà quelque chose de fondamental que nous ignorions tous : il se passe des choses en Suisse. Du moins il s'en est passé. Et à l'image du reste du continent, qui plus est, ce qui laisse tout loisir d'étudier ce petit laboratoire. Il s'y est passé Christoph Blocher. Son compatriote francophone (les autres suisses du film massacrant joyeusement l'allemand), Jean-Stephane Bron, nous en livre un portrait rapproché d'1h40, monté de façon assez complexe (pour compenser ?), où les confidences sont racontées en voix off, tout comme les pensées du reporter qui, ne partageant pas le moindre avis avec son sujet, explore cette face janusienne de son propre pays, avec comme vision plus large une parabole pour l'Europe toute entière, en proie à la montée du populisme. Il montre ainsi beaucoup de choses intéressantes, mais échoue à en tirer une analyse correcte, ou du moins en comprendre les ressorts profonds. Ce n'est pas grave, nous pouvons y pallier ; cependant, dans la lignée de "le Président" (avec George Frêche), ce reportage est moins bon, alors que son sujet politique était meilleur. Voilà pour la forme.

Blocher, 73 ans, est passionnant car ses paradoxes sont le miroir même de l'Europe (de l'occident) moderne. Il est né nécessiteux et immigré ; il a appris sur le tas, se faisant remarquer à la ferme puis comme ouvrier, avant de poursuivre des études de droit ; il était doué, il est entré dans les petits papiers de personnes qui lui ont permis, au moment opportun, de se lancer dans les affaires. Il y a excellé, à 40 ans il a fait une fortune faramineuse. Il a profité du néolibéralisme des années 90, il a vendu le savoir faire industriel aux chinois. Il est l'exemple type, l'incarnation même, de ce que le libéralisme économique tend à produire. Et pourtant, d'un point de vue moral, il prend totalement le contre-pied.

Il s'est opposé à la communauté européenne contre toutes les élites de son pays ; et il a gagné, car le peuple pensait comme lui. Sa renommée est allé grandissante, et il a développé son discours, patriotique, anti-immigration, défensif. Il est conspué par tous les autres partis politiques, se fait qualifier d'extrême droite (dont il rallie assurément les membres), les activistes de gauche en veulent (physiquement) à sa personne, il est victime d'un coup fourré à l'assemblée qui lui fait perdre son poste au gouvernement. Bref, il est refoulé. Le peuple, lui, le suit toujours. Et lorsqu'il est en recul, comme récemment, le culte de la personnalité marchant aussi moins bien dans ses vieux jours, on se demande si tout simplement, il n'a pas gagné en réalité : ses idées "réactionnaires" se sont propagées à tous, on retrouve son idéologie distillée dans les discours de ses opposants. Voilà qui nous rappelle des choses, chez nous !

Blocher n'est pas intelligent. Il est malin. C'est un filou, qui sait exploiter naturellement la nature humaine. Il a su mettre à profit son don. Mais au fond, même multi-millionnaire, il reste un homme du peuple (et qu'on ne vienne pas me reprocher d'utiliser "peuple" comme une insulte : "populiste" est un cache-sexe ! Le véritable problème de l'hypocrisie démocratique, et en Suisse on donne fréquemment dans le référendum...). Dans son château au bord du Rhin, il fait venir des chanteurs d'opéra pour pousser la chansonnette (du Rossini, Figaro, ironique !) : le moment burlesque frise le grotesque ; le mégalomane dans toute sa splendeur. Il aime les choses simples, c'est un bonhomme qui a quelques goûts, qui s'est forgé, qui a du caractère. Mais certainement pas un penseur. Il va à l'instinct, en suivant une idéologie qui lui semble la bonne, mais qui est totalement en contradiction avec son mode de vie. Cela, il ne le voit pas.

En face de lui, malheureusement, on ne s'y attarde pas, mais en réalité on pourrait trouver les mêmes problèmes. L'élite politique n'a aucune pensée profonde, use et abuse du prêt-à-penser moderne. Il est "pour", il est "contre", il prend posture. Blocher au moins est une figure paternaliste, contre la simple figure technocrate. Mais au fond, il faudrait montrer que ces gens sont les mêmes, et que c'est bien pour cela qu'ils se détestent, et qu'à force de se côtoyer depuis des années et l'adversité (et quand on voit ce qui s'est passé en UE ces dernières années), à présent, ils se ressemblent de plus en plus.

Blocher est de ces émanations de l'histoire politique qui parfois ont donné des moments cruciaux et destructeurs. Mais il en reste au stade de l'opérette parce que le monde s'est affaibli de son creuset idéologique même : un réactionnaire faisant fortune par l'argent débridé du libéralisme, par le capitalisme exacerbé des acquisitions et des démantèlements d'entreprises, par les outils sophistiqués du management, cela ramollit. C'est une de ces fausses menaces actuelles de l'extrême droite posée en épouvantail. On rate un point : le paradoxe des libéraux est le symptôme d'une maladie dans la pensée depuis 150 ans. Le reportage donne du matériel pour cela, mais échoue à le voir. Dommage ! Reste le portrait d'un homme (que l'on voudrait détestable, pour la bonne morale, mais qui ne l'est point) assez fascinant.