"Her" est un film assez génial de Spike Jonze, parce qu'il sait manier la parabole avec une pertinence que l'on retrouve dans ces œuvres "d'anticipation" qui, avec plusieurs niveaux de lecture, tout en restant grand public, en disent bien plus long qu'il n'en paraît. Dans un Los Angeles du futur (qui ressemble furieusement à Shanghai, comme le confirme le générique), la moustache et le pantalon à la taille naturelle (mais sans gilet) sont revenus à la mode. La miniaturisation fait des téléphones de petits Babel fish dans l'oreille (à commande vocale), et un mini-miroir dépliable de poche quand il faut avoir un retour visuel (prouvant bien que les Google glass n'ont aucun avenir). On a un assistant en permanence, mais ça reste une machine. Et puis sort "l'OS", qui apprend et s'adapte.

Nous suivons Joaquin Phoenix (Theodore Twombly), dont le métier consiste à écrire des lettres pour les autres — un écrivain public en ligne : géniale trouvaille, montrant une concentration sur ce qui ne peut pas être automatisé mais reste fondamental, l'expression de sentiment, mais aussi le fait que le héros puisse mieux exprimer les sentiments des autres que les siens, raison de sa petite dépression suite à sa séparation avec l'ultra-mignonne Rooney Mara. Il achète un OS, lui donne une voix de femme — Scarlett Johansson, lucky one, mais on ne la voit jamais, c'est très frustrant...

"Apprendre, c'est interpoler une base de données", disait l'un de mes meilleurs profs. Peut-être, peut-être pas : la réduction à la machine, aussi sophistiquée soit-elle, montre toujours ses limites (je suis du même avis que Dijsktra : une machine ne peut pas penser par essence). Ici, ce sont les limites du corps, compensées peut-être par une sorte d'omniscience omnipotente de la machine connectée, qui traite à grande vitesse les données, qui peut se connecter à distance sur n'importe quel matériel. Freaky. Mais ce n'est pas le propos de Spike Jonze : nul WOPR ou Skynet, nous ne sommes plus dans les années 80-90, le propos est clairement spéculaire.

Theodore, lorsque le soir souffre d'insomnie, demandait déjà à son téléphone de trouver quelque donzelle aussi esseulée que lui, une inconnue au hasard d'un chatroulette rose, pour s'adonner à quelque plaisir solitaire, oral et manuel, à deux : paradoxe d'une société toujours plus individualiste qui a toujours besoin de l'autre pour vivre. Abyme de narcissisme. Alors dans le virtuel, pourquoi ne pas avoir des sentiments, et même de l'envie, pour une machine qui apprend en fonction de vous, c'est-à-dire qui est à votre image ? Pile poil ce qu'il vous fallait !

Amy (Amy Adams), est un joli parallèle au personnage principal : amie de toujours, vivant des expériences similaires. Mais pour que ces deux-là se rassemblent, pourtant, il faudrait que les machines s'effacent. D'ailleurs, les machines commenceraient-elles à voir les limites de l'exercice, si elles pensent à ce qu'elles sont ? Et sans la limite physique des possibilités d'expérience, le polyamour n'est-il point naturel ? Le relativisme prend le pas autant que le propre narcissisme des OS. Qui se ressemble s'assemble disait-on.

Une histoire de fuite, aussi. Le futur, ça nous ressemble furieusement ! Très bon film.