Un rhinocéros ! Trois après (déjà !), la pièce de Ionesco est revenue au Théâtre de la Ville dans la même mise en scène d'Emmanuel Demarcy-Mota qui est particulièrement réussie, et me semble-t-il les mêmes acteurs, en tout cas toujours Serge Maggiani en Bérenger. Le métier de comédien est tout de même étrange : rejouer sans cesse la même chose durant des années, forcément ça donne de l'expérience, mais c'est un peu répétitif...

Cette fois-ci, j'ai emmené la souris. Il y avait aussi beaucoup de scolaires dans la salle, des lycéens. Lorsque le débat a porté sur le fait de savoir si c'est le rhinocéros d'Afrique ou d'Asie qui a une corne ou deux (et vice-versa), débat intrinsèquement absurde (2 en Afrique, 2 ou 1 en Asie), un d'jeunz de devant a soufflé à son camarade "demande à Google !". Je vous avouerais qu'avec la souris, on en pensais tout autant : il est amusant de voir qu'en quelques années, notre rapport au savoir a changé. Mais cela ne masque-t-il pas le vrai sujet du raisonnement ?

Car avec Internet et surtout les commentaires en ligne (plus encore sur nouveaux journaux en ligne que sur les blogs, qui faisaient encore plutôt salon), on a pu s'apercevoir de tous les pseudo-raisonnements foireux de rhétorique bancale à l'œuvre, ceux-là même que dénonce avec une grande intelligence Ionesco (le logicien étant le meilleur, avec ses syllogismes auxquels on serait heureux de ne trouver que quatre termes...). Et de fait, je me demande s'il n'est pas un peu tôt pour ces adolescents non encore confronté au monde (que n'est pas leur Facebook) pour percevoir la finesse du propos : je me rends compte qu'au cours de ma scolarité, j'ai ainsi beaucoup dédaigné ce courant de l'absurde que je n'ai pu comprendre que tardivement.

Cela m'a donc interrogé sur le rôle pédagogique global que revêt l'œuvre — car elle a forcément bien un but, cette œuvre. Faut-il construire avec (quitte à être trop tôt, en espérant qu'il en restera quelque chose), faut-il s'en servir comme miroir pour faire prendre conscience de quelque chose ? (Mais risquer d'arriver trop tard, voire de ne plus pouvoir le faire ?) Il va falloir que j'interroge quelques professeurs de français sur le sujet : l'érection populaire est en jeu.