En passant près de mon cinéma de quartier dans lequel je n'ai remis les pieds fort longtemps (plus précisément depuis que j'ai une carte UGC illimitée et que mon appartement s'est transformé en simple dortoir, quoiqu'à présent j'y suis beaucoup plus présent, comme du temps où j'étais étudiant), j'ai aperçu une affiche qui m'a intrigué. "Computer Chess" avait de quoi me séduire : étrange film d'art et d'essai, sur un tournoi de programmation de jeu d'échecs au début des années 80, quand l'informatique a commencé à être ce qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire à ce tournant où de nouveaux pionniers ont programmé avec des langages de haut niveau, laissant tomber la carte perforée pour l'abstraction de langages algorithmiques.

Andrew Bujalski est un électron libre du cinéma indépendant. À sa manière, c'est un nerd. D'ailleurs, il est victime d'un terme (inventé par son ingénieur du son) qu'il a lancé il y a dix ans : il donne dans le mumblecore -- le hardcore des films intellectuels et bavards tournés avec trois francs six sous où l'on marmonne beaucoup. Computer Chess est un film aussi original et inédit qu'il est d'une intelligence remarquable. Filmé avec une vieille caméra des années 1970 (un modèle approchant celui que l'on voit à l'écran, qui ne fonctionnait pas en réalité), en noir et blanc (excepté pour une séquence, parce que c'est trop tentant), le cachet du film est volontairement vieillot, et l'apparition des personnages (habits, lunettes, pilosité) comme les machines antédiluviennes employées (emprunté à un musée si on en croit le générique) donne une véritable impression de documentaire filmé à l'époque, parti pris délibéré dont on se détache progressivement (mais au début, on croirait presque à un pur reportage !).

Un grand maitre d'échecs organise chaque année un tournoi où sont conviés les meilleurs programmeurs réunis en équipe. On attend le TSAR3 qui succède au programme vainqueur de l'année précédente -- mais qui va se comporter "humainement", mystère. Michael Papageorge est provocateur, il dénonce la force brute employée par ses opposants, tandis que son algorithme est d'une remarquable finesse -- avant de devoir errer dans l'hôtel faute de chambre. On suspecte que le Pentagone manipule tout cela pour son compte... Et au milieu de ces intrigues s'entremêlent d'autres encore, dans une atmosphère semi-scientifique, avec du vrai nerd acteur amateur dans son jus qui parle son jargon pur (et je confirme qu'on se sent comme à la maison...), et semi-burlesque, entre les chats et le groupe de développement personnel. Contrepied total à l'abstraction de la machine, la métaphysique humaine ressort derrière les froids calculs des terminaux. Le nouvel âge (le nouvel homme ?) cybernétique voit-il le jour à cet instant ?

Il y a des moments de vides interloqués (assez typiques dans les réunions geeks, d'ailleurs), d'autres de planage à trois mille (surtout avec un joint), des quêtes de dépassement de l'homme par la machine, et d'autres par l'introspection : tout cela mélangé, au cours d'un montage d'un an pour un tournage d'à peine deux semaines, les 92 minutes intelligentes et what-the-fuck de Computer Chess, s'adressant à un public de préférence cinéphile et geek (ça fait assez peu de monde...), sont absolument remarquables et pourraient potentiellement devenir cultes dans les écoles d'informatiques hardcore (je me souviens qu'on diffusait Tron la nuit où l'on devait le coder, il serait logique d'en faire de même lors du projet C++ du dérouleur de jeux d'échecs).

La dimensions quelque peu spirituelle transparait essentiellement à la fin du film, notamment avec la séquence finale. Les références sont en tout cas remarquablement maitrisées et documentées, depuis la vie sexuelle (inexistante) des nerds jusqu'au générique sous forme de terminal (qu'il faut lire pour trouver de belles pépites). On peut trouver des (sur)interprétations cachées à l'infini, la chasse est ouverte (film en noir et blanc comme les échecs, comme le binaire des machines et le monde manichéen qui s'annonce avec leur avènement, etc.). La souris a aussi beaucoup apprécié, et nous sommes donc restés tout le long de l'interview en direct sur Skype (depuis Austin), quasiment une heure, du scénariste-réalisateur ébouriffé et brillant.