Confucius a dit : "Étudier sans réfléchir est vain, mais réfléchir sans apprendre est dangereux." (Entretiens, II.15). Que dire de Jean-Luc Godard ? Provocation qui confine à la bêtise, disent ceux qui ne sont plus dupes. Ou bêtise tout court. Soit, mais alors, son ami Jean Douchet, un peu moins dans le délire profond, qui défend (l'œuvre de) son ami à la fin de la projection, qu'en dire ? Ces gens sont érudits, cela ne fait aucun doute ; mais leur pensée relève d'une certaine vacuité intellectualiste, au final. La science, par exemple, semble les passionner, mais à un moment de délires sur la physique quantique, quelqu'un dans le public finit par apporter des précisions qui contredisent quelque peu la vision assez simplistes des philosophes-cinéastes, et Douchet de préciser que c'est leur manière de concevoir les choses avant tout, sans s'attarder trop sur les détails — bref, de délirer. La présence dans la salle d'un vrai érudit philosophe a suffit à tordre le cou à quelques contre-sens — ce fan de Godard de la première heure a d'ailleurs avoué ensuite sa totale déception de ce que nous venions de voir.

Passons. L'"Adieu au langage" est mauvais. Vraiment mauvais. Ça aurait pu être un épisode de Die Nacht, mais les 1h10 sont déjà trop épuisantes. Des images filmées n'importe comment, montées n'importe comment, parce que tu vois, c'est la fin de la civilisation et il faut penser une nouvelle façon de penser. À force de faire n'importe quoi, on obtient surtout... n'importe quoi. Armés de nos lunettes 3D Eyes3shut (dont j'ai vu la genèse, bien joué ! Clignotement des verres, bien meilleur que les lunettes habituelles par polarisation), les images défilent, sur des textes d'auteurs célèbres (parce qu'on dit adieu pour autre chose en s'accrochant à l'ancien, apparemment, ne cherchons pas trop — d'ailleurs personne ne parle des textes, ai-je l'impression, ni dans la critique ni dans les interviews). Il paraît que c'est un classique triangle amoureux, à l'écran. Mais avec le cinéma moléculaire, on a du mal à y retrouver quoi que ce soit. C'est donc surtout un tas de rushes aléatoires, avec beaucoup de Roxy le chien dedans. Parce que Godard aimerait bien voir le monde selon les yeux de son chien. Et à bien y réfléchir, finalement, on n'a pas trop envie de voir le monde à travers les yeux de Godard.

L'invention d'un split-screen new age 3D (la même scène filmée avec deux angles de vue, un pour l'oeil gauche et l'autre pour l'oeil droit — attention le mal à la tête) est la seule vraie révolution qui ne fera pas plus Histoire que la bande son torturée indépendamment de l'image (qui elle aussi a droit à ses coupures, à présent), pratique courante chez Godard depuis 40 ans, mais que chez lui. Il reste une jolie façon de filmer du nu, mais ça on le savait aussi depuis longtemps (Le Mépris ?). C'est un film pour les néo-bobos qui encensent yeux fermés les conneries du théâtre de la ville, et ne font plus la part de la lie et de l'ivraie au nom du Nouveau, de la Liberté et de la Transgression : encensé par cette critique lettreuse et couronné à Cannes qu'il abhorre, son échec transparaît dans cette ironie du sort... Jean-Luc Godard, dans ses vieux jours, a confondu Minerve avec minerve. Il n'apparaît pas être le seul à mal vieillir : encore un naufrage, sur les rives du lac Léman.