La princesse Kaguya, ou Kaguya-hime, que l'on a vu ré-interprétée à l'européenne sur musique japonais par Jiri Kylian dans un ballet homonyme (vu trois fois en 2010), est un personnage de la mythologie nipponne qui apparaît particulièrement important. Avec le manga "Le Conte de la princesse Kaguya" de Isao Takahata (co-fondateur de Ghibli prenant aussi sa retraite), on apprend qu'il s'agit en fait du conte du coupeur de bambou (mais parfois aussi "Conte de la princesse Kaguya") du Xème siècle (le plus ancien écrit japonais !). Et si l'on retrouve des motifs communs à l'humanité, le côté résolument animiste est typiquement nippon. Kaguya naît dans une pousse de bambou, envoyée de la Lune, et y retournera avec les siens malgré elle et ses attaches terrestres — impensable en pays chrétien.

Avec 2h17 de dessins extraordinaires, d'une technique au fusain faussement simple qui a coûté une fortune (10 millions de dollars, ai-je entendu, un record), le scénario a été étoffé par rapport au conte original. Kaguya est en effet rendu princesse malgré elle, car sa (deuxième) prime origine campagnarde est celle qui l'a rendu la plus heureuse. Le déchirement est ainsi un thème récurrent, avec celui du destin et de la peur de faire fausse route (avis divergents du coupeur de bambou et de sa femme). Kaguya, surnommé "Takenoko" par ses amis enfants ("pousse de bambou", en raison de sa croissance accélérée), ne prend son nom définitif que très tardivement : cette divergence avec l'original illustre le conflit de personnalité mis au centre de l'œuvre. Une fois qu'elle découvre qui elle est (résolvant le mystère de la chanson innée qu'elle ressasse), il est trop tard — l'ignorance aurait-elle été salvatrice ? Son refus des hommes qui se présentent trahirait-il, outre son désir d'indépendance et son amour de la liberté, son refus du destin ou quelque conscience de son passage éphémère ? La structure narrative est bien différente — jamais en occident n'aurait-on éconduit un prince (qui bien souvent "collecte" sa princesse héroïne pour la sauver). Le conte (moral ?) a ici une issue radicalement différente (et d'interprétation du monde dans sa version pleinement japonaise, dont le manga a escamoté la fin pour raison dramaturgique certainement — le nom du Mont Fuji et sa nature de volcan).

Passionnant visuellement et sur le fond.