"Jimmy's Hall" est un Ken Loach digne de ce que l'on attend de Ken Loach : une partie de la critique est ainsi restée très mitigée, taxant même de manichéisme ce qui révèle pourtant une analyse plus fine (involontaire ?). Si les cahiers du cinéma ont détesté, la Croix a adoré, alors même que la première lecture montre un anticléricalisme latent. Jimmy (Barry Ward) a été ostracisé dix ans aux USA, laissant même son grand amour Oonagh (Simone Kirby) se marier avec un autre. Son adversaire privilégié était le Père Sheridan (Jim Norton), sur fond de guerre civile irlandaise, après l'accord avec l'Angleterre. Au début du XXème siècle, l'Irlande se divise définitivement, sur fond de tensions nationales et religieuses (qui n'ont toujours pas été résolues).

Il faut considérer que le catholicisme irlandais est plus particulier que ce que l'athée continental peut imaginer (c'est de là qu'est issu, par exemple, la confession, ensuite généralisée, vers le 13ème siècle il me semble) ; et de même, les instances catholiques romaines ont toujours refoulé le rôle de chef de village qu'ont pu revêtir les ecclésiastiques irlandais. De fait, le Père Sheridan défend avec force à la fois son bout de gras, mais aussi sa vision de ce qui est le bon contrôle et dressage des corps, par le monopole qu'il s'est consistué sur la danse. Jimmy avait en effet ouvert un dancing, et plus que cela encore, une sorte de centre éducatif de campagne, avec leçons d'art et club de lecture, concurrençant frontalement l'Église. En revenant, il compte au début se ranger, mais sollicité par la population (qui attend donc un homme-providence, leader), notamment la fille de son meilleur ennemi (un notable local très religieux — et forcément violent —, participant à la corruption religieuse du pouvoir local, d'autant qu'il tient un rôle militaire dans le conflit qui divise le pays), il réouvre le dancing (avec au programme, cette fois, du jazz importé, encore plus ostentatoire).

L'ancien monde et l'ancien ordre contre le nouveau monde. Le propos de Ken Loach paraît cette fois-ci fort mélancolique et désespéré, car dans cette histoire, le pot de terre cèdera forcément contre le pot de fer (le pouvoir étant concentré). Mais nous savons, en tant que spectateur, l'issue du combat, soixante-dix ans plus tard. À un mariage catholique, une semaine auparavant, j'ai pu constater que la jeunesse ne sait plus danser qu'une seule chose : le rock. La véritable puissance de l'Église catholique héritière de la Rome antique est d'assimiler les moeurs de la population et de les civiliser à sa sauce pour mieux les discipliner. Mais ce faisant, nous savons aussi que l'Église catholique a été déshabillée de son pouvoir, même si l'Irlande résiste mieux. Le jeune Père Seamus (Andrew Scott) annonce, par sa foi plus proche de celle des paroles du Christ, d'ouverture et de tolérance, de rapprochement des pauvres, la contradiction qui mine l'Église et ne pourra l'amener qu'à sa perte. Le Père Sheridan le ressent aussi sans doute, car sa bonne foi se traduit par le respect qu'il éprouve (ou finit par éprouver, lorsqu'il comprend) vis-à-vis de Jimmy martyrisé. Au-delà de l'aventure avortée, et de la crispation, on touche du doigt, via ce média de la danse, mettant le corps au centre des attention (c'est un régal pour un lecteur de Legendre, d'autant que l'Irlande est plusieurs fois mentionnée dans "Le désir d'être un autre, étude sur la danse"), toute une organisation sociale dont les effets perdurent et se résolvent peu à peu à présent (sous l'influence de la nouvelle discipline libérale, héritière et première menace du catholicisme, et qui comporte ses propres contradictions elle aussi).

Une lecture profonde n'est cependant pas immédiate, et peut-être même cela est-il inconscient dans l'œuvre de Ken Loach (quoique nombre d'indices, relevés plus haut, semblent prouver qu'au minimum une bonne intuition était présente). Il ne faut donc pas voir la seule surface d'un énième film historique convenu de Ken Loach.

Note interne : exceptionnellement, ce film est mal intégré dans l'ordre des billets de ce blog ; il aurait dû se placer avant l'archipieds de dimanche.