Hong Kong. Quelle ville, quelles îles, quel pays ! On m’avait prévenu : il va y avoir du contraste. Pas qu’un peu ! On a l’image de la skyline impressionnante vue de l’autre rive, Kowloon. Quand on y est, c’est épuisant : ça grouille, c’est bruyant au possible, c’est quasi-irrespirable, le champ de vision est toujours limité, entre la hauteur des bâtiments trop proches, la brume, la publicité écrasante… Les gratte-ciels ultra-modernes à l’architecture de plus en plus audacieuse, qui renchérissent tellement qu’on est surpris de la banalité relative — qui chez nous serait déjà extraordinaire — de ceux qui furent successivement les plus emblématiques, hauts, délirants (tel le Pl    aza de 1992 où s’était déroulé la rétrocession : plus impressionnant à l’époque, noyé à présent ; puis la HSBC ; puis la bank of China, largement dépassée par des tours de 100 étages des deux côtés de la rive), alternent avec des bouibouis crasseux qu’on ne trouve que dans les région du Sud, grouillant au sol, dans des baraques de fortune, des échoppes au murs gris où s’entasse tout et n’importe quoi (surtout à manger), des étals sauvages sur le trottoir où tout peut se vendre, même des sextoys…

C’est une jungle organique, où il faut penser en trois dimensions : dans le sous-sol, les longues lignes de métro, où une rame équivaut à trois parisiennes, et les stations aussi espacées qu’à Londres, aboutissent toujours invariablement à un espace commercial où l’on est certain de trouver des supérettes alimentaires — c’est beaucoup moins sûr ailleurs. Au sol, des routes parfois infranchissables, double triples voies, bretelles empruntées sauvagement, toujours en hauteur et jamais en profondeur même pour les parkings — sauf pour traverser d’une rive à l’autre (à l’exception d’un pont impressionnant, mais ce n’est pas pour l’île de Hong Kong), et là encore, c’est impressionnant de gigantisme, entre l’entrée et les bouchons.

Alors comment faire ? Hong Kong a toujours une solution. Ils ont l’art d’optimiser : ça se devine dès l'aéroport (où l'on offre des cartes de la ville -- les dernières que l'on croisera, en revanche) et ça se voit dès les changements de métro pensés pour générer le moins de croisements possibles. Pour juguler le flux des piétons, rien de mieux que la passerelle ! Il faut apprendre à les arpenter et à les connaître : c’est le meilleur moyen de gagner un temps précieux ; parcourir quelques centaines de mètres peut prendre un temps infini au sol, et un temps très court dans les airs (surtout que comme dans le métro, le local sait s’auto-organiser en files ordonnées et efficaces, qui peuvent ne jamais se croiser). D’où la fameuse suite d’escaliers mécaniques sur un demi-kilomètre, qui permet de relier les hauteurs de la ville, depuis le centre (Central, logique) jusque dans les habitations au bout de pentes infinies, au pied du Peak — l’un des sommets de l’île, le plus exploité.

Évidemment, dans son amour immodéré du centre commercial, chaque passage est optimisé pour en relier un à un autre. En haut du Peak, on tombe sur deux centres commerciaux (mal fichus en soi, entièrement pensés pour la seule dépense, jusqu’à la terrasse finale au tarif indécent). Les passerelles traversent les bâtiments, et évidemment, de préférence, on y place encore des centres commerciaux intermédiaires, où se concentrent des boutiques de luxe qui jouxtent des marques plus mainstream : un Cartier côtoyant un Zara, ce serait presque risible si on ne comptait pas au moins une dizaine d’adresses du joaillier (et on en a forcément loupé ; deux Berluti ; une demi-douzaine de Chaumet ; j’en passe…). Et le plus intrigant est que le prix est exactement le même qu’en France, alors même qu’il n’y a point de TVA à Hong Kong ; sans compter qu’il n’y a jamais personne dans ces boutiques, qui la plupart du temps vendent des montres à plus de 5000€. Le mystère s’épaissit encore quand on s’aperçoit que Berluti, Dior, Dunhill, et d’autres encore, n’ont aucune taille de vêtement qui pourrait seoir à un habitant de Hong Kong, qui est généralement encore plus fin que moi car plus petit et nourri essentiellement de végétal. Mais à qui vendent-ils donc ? Serait-ce les miracles d’une flat tax qui nous fait pâlir d’envie ? Pourtant, la quasi-impraticable (malgré ses zones piétonnes) Causeway Bay est paraît-il des zones commerciales les plus chères du monde…

Du côté de Kowloon, on respire à peine mieux : sur la rive continentale, il y a plus de place, alors les trottoirs sont à la mesure de la population, qui vit d’ailleurs beaucoup plus la nuit, tellement illuminée qu’on se croirait en plein jour. Une promenade est aménagée en front de mer, là où Hong Kong a totalement banni le marcheur ; rassurons-nous, le tissu urbain coupe cette respiration assez violemment du reste de la ville, les passages se faisant heureusement aux endroits culturels. Est-on si saturé et coincé dans un étroit espace que cela ? Pas vraiment, en fait : c’est là l’une des autres contradictions. Le plan d’urbanisme semble imposer les immeubles de 47 étages de manière tellement régulière que les murs de bâtiments peuvent masquer une montagne. Mais justement, du relief, il y en a, et cela donne des montagnes sacrées très arborées, qui occupent la majorité du territoire. On grignote plutôt sur la mer pour construire (il paraît que tout l’immense nouvel aéroport est sur une presqu’île artificielle, qui jouxte une île quasi-inoccupée, mais très vallonnée, avec une prison, un Bouddha géant, et un téléphérique de 8km de long vertigineux…). Les immenses « Nouveaux territoires », au Nord de Kowloon, jusqu’à la frontière avec Shenzen, sont essentiellement vides et réservées au balades.

Il y a des parcs, aussi ! Il faut les trouver, mais ils sont en réalité assez grands et fort agréables ; mais quelque peu désertés, étrangement. On y trouve des animaux (volières, petit zoo, flamands roses…) avec des horaires d’ouverture extrêmement étendus. On y pratique du taï-chi ou de la gymnastique, tôt le matin jusque tard le soir. Tout est gratuit, comme les innombrables et très pratiques toilettes publiques. Et évidemment, tout est toujours très propre : on y rappelle souvent qu’il est interdit de boire et manger dans le métro, de donner à manger aux oiseaux, de fumer à peu près partout, et la préoccupation hygiéniste prend tour à tour la forme de masque respiratoire (la dernière mode, tout le monde en a un) et de désinfection toutes les deux heures des toilettes. On ne rit pas avec la saleté et les microbes : la seule façon de mourir à Hong Kong, c’est le cancer du poumon à des âges très élevé. Même le bouiboui le plus improbable est propre sur soi (de la saleté propre, tout un concept).

On rencontre de l’improbable, à Hong Kong. Des mamies qui poussent d’énormes piles de carton (il doit y avoir une prime comme pour les bouteilles en Allemagne, pour éviter que ça n’envahisse l’espace public). Cartons qu’on retrouve partout au sol le dimanche, quand les immigrées des Philippines se rassemblent dans des files infinies dans les passerelles en hauteur, pour bavarder, dormir, jouer aux cartes. Entre des bâtiments de 47 étages et une autoroute, un temple pus ou moins géant où l'on prie pour un dieu local (souvent un ancien type particulièrement agace en son temps) et Bouddha ; parfois même on secoue des mikados de bonne aventure pour se faire prédire l'avenir (un peu plus sûr que sur les marchés de nuit ?). Il y a un bâtiment dédié au matériel informatique à pas cher, à Kowloon (à Mong Kok, pour être précis), non loin d’un marché « pour femmes » qui se tient la nuit, pas très loin non plus d’une immense rue que suit un tout aussi immense centre commercial composé exclusivement de maison de luxe. On trouve des enseignes françaises un peu partout — l’anglais sous-titrant quasiment toujours le chinois. On parle couramment l’anglais, mais plus on a affaire à une classe de métier intellectuel à col blanc et meilleur c’est ; la serveuse lambda ou le chauffeur de taxi dépassent tout à l’inverse rarement les trois mots, de même que les immigrés limitrophes (il y a assez peu d’immigrés venus d’ailleurs, et mis à part deux mosquées, il semble que les occidentaux soient essentiellement concentrés dans le Middle Level, derrière le front de mer de HK et devant les collines ; c’est au final assez peu cosmopolite !)

À Honk Hong, on fait des économies sur la nourriture et sur les transports. C’est tout aussi paradoxalement compliqué et rationalisé que le reste de la ville : on choisit sur liste (avec crayon) ce que l’on veut se voir servir en commun sur la table, sans trop jamais savoir les proportions à l’avance, mais de toute façon à la fin un repas de roi recommandé par le Michelin ne dépassera pas 10€ (HK$80) ; la tarification du transport dépend de si l’on va loin en changeant d’île (à la sortie, car il est parfois plus rapide de traverser deux fois le bras de mer que de faire le grand tour de Kowloon), mais au final, ça coûte souvent moins d’un euro, et au pire (à moins de tout traverser pour se rendre à Shenzen), autour de HK$24, c’est-à-dire 3€. Le paiement s’effectue en Octopus card, par contact : c’est moins cher, c’est à remplir à la volée comme une Oyster card londonienne, on peut récupérer les sommes dessus et la garantie de HK$50 (moins 10 de commission) quand on n’en a plus besoin (elle reste sinon valide jusqu’à trois ans après dernier renflouement), et on peut même payer bon nombre de commerçants avec !

À Hong Kong, on mange du Dim Sum le plus possible (parfois des nouilles, pour changer), on ne boit que du thé au Jasmin plus ou moins bon (et jamais l’eau du robinet si l’on veut vivre longtemps), on va vite, on croise des jeunes filles en jupe plissée-socquettes et des jeunes garçons à cravate, les bâtiments sont parfois dupliqués à l’envi ou symétriques (et alors on change la peinture pour les différencier), tout foisonne, comme la rue pleine de monde du matin à la nuit… Peut-on réellement y vivre ? Je ne sais pas. C’est dingue le nombre de connaissances ou d’amis d’amis qui y séjournent ou y ont séjourné. On est sur une plaque tournante perdue et improbable, entre urbanisme fou et nature intacte. Un territoire de contrastes et de contradictions. J’y retournerai dans moins d’un an, toujours pour affaires, et toujours à la bonne période ou le climat est sec et où, mis à part la climatisation abusive et le vent parfois bien froid (surtout le soir et en hauteur), la température reste agréable pour des mois d’hiver.

Ce sera mieux de se faire un deuxième opinion.