Les commentaires sur le net comme dans la salle sont formels : ce film est très bien, il nous fait connaître une histoire dont on n'avait pas du tout idée. Ce qui est bien avec l'humanité, c'est qu'on n'est jamais déçu par son inculture crasse. Alan Turing, c'est Dieu. À Hong Kong, on avait un collecteur des impôts perspicace qui est devenu un dieu des fonctionnaire. He bien Alan Turing est un des génies de l'envergure de Babbage et d'Ada Lovelace -- de Pascal chez nous. Alan Turing, c'est la charnière entre la machine à tisser programmable et la machine (de Turing !) qu'on appelle à présent ordinateur en France, computer outre-manche. Et cela grâce à des travaux qu'il a mis en oeuvre de manière forcenée, comme seuls les autistes savent le faire, pour résoudre un problème qui sauva des millions de vie et fit gagner un temps précieux (peut-être bien deux ans) lors de la seconde guerre mondiale : casser Enigma, la machine de chiffrement des communications des Nazis.

Le film "Imitation game" de Morten Tyldum va plus loin dans l'exploration de l'Histoire, des histoires, et de la personnalité d'un vrai père des geeks (ingérable, semi-autiste, vie sentimentale compliquée, incapable d'interactions humaines les plus basiques sauf avec ceux qu'il reconnaît comme à sa hauteur...), incarné par un très beau Benedict Cumberbatch, parfait pour attirer les foules dans les grandes salles. Il met en perspective le travail déterminant de Joan Clarke (Keira Knightley), l'oubliée principale de l'Histoire ; et du reste de son équipe, dont un double-agent à la solde des Russes, utilisé à son insu : Turing voulait simplement faire des maths, il va se retrouver au milieu de la plus pure politique.

C'est fort bien mené, certes classiquement, mais les biopics nous ont montré plusieurs fois leurs limites ces temps-ci, et celui-ci s'en sort fort bien. Il montre les paradoxes d'une société capable de se tirer une balle dans le pied parce que l'un est gay, l'autre est une femme, quand en face on a la pire menace de tous les temps. Il montre la difficulté de s'adapter quand on est un génie, de rentrer dans des moules absurdes. Il montre aussi qu'on finit forcément mal, quand on est trop intelligent. Alan Turing n'aura été reconnu comme dieu par les siens que bien trop tard (et plus sérieusement, à dieu il a dû jouer malgré lui, en devant décider qui doit vivre et mourir pour ne pas statistiquement faire naître des soupçons chez les Allemands). Peut-être sera-t-il enfin reconnu à sa juste valeur par tous.

Il y a quelques petites semaines, la presse spécialisée parlait justement de nouvelles machines qu'on avait de plus en plus de mal à différencier de l'humain, qui passerait le test de Turing. Si le réalisateur a choisi le titre "Imitation game", qui renvoie à ce test qui n'avait pas encore pris, parmi les mortels, le nom de son créateur (un peu comme la constante de Planck qu'il voulait quantum d'action...), c'est très certainement parce que son propos se situe précisément entre les machines de calcul ("intelligentes") à leur ère naissante, et l'humain qui doit vivre parmi les siens...