« Citizen Four » est un étrange film : un documentaire-témoignage à rebours qui débriefe de façon totalement prémédité l’affaire Edward Snowden, aka Citizen Four lorsqu’il contacta sur Internet Laura Poitras, réalisatrice poil à gratter habituelle.

Il n’y a nulle réflexion idéologique ou philosophique. À peine est-il évoqué qu’après le 11 septembre (et le Patriot Act), le peuple américain (occidental ? Les Anglais aussi sont concernés en première ligne, et même jalousés tellement ils vont loin…) est prêt à accepter tout et n’importe quoi, du moment qu’on lui ment poliment — et à cela, la NSA s'est préparée depuis longtemps. C’est ici que le documentaire brille : en entrecoupant les contacts sous pseudonyme de Snowden, avant la rencontre en pré-cavale à Hong Kong et les interviews (avec divers journalistes au premier plan desquels Glenn Greenwald), et les images d’archives des auditions parlementaires des responsables des services secrets niant devant le Congrès ou le Sénat tout ce qui sera révélé de manière fracassante quelques petites années plus tard, le film-réalité, monté comme un thriller et produit par Steven Soderbergh, fait exploser les pouvoirs exécutifs en montrant de manière éclatante leurs supercheries.

Et lesquelles ! Une minutieuse surveillance de masse généralisée, captant tout par défaut, pour filtrer a posteriori et non a priori, sans aucun contrôle nulle part. La Stasi en a rêvé, l’Amérique et l’Angleterre ultra-libérales l’ont fait. La journaliste documentaliste en fait d’ailleurs les frais, comme l’a prouvé Snowden en extrayant les recherches précises (pistages, rapports, etc.) qui sont fait en permanence sur elle. Au début, on peut prendre Snowden pour un total parano (notamment lorsqu’il débranche le téléphone IP dans la chambre d’hôtel, donnant lieu à une scène burlesque dès que l’alarme de l’hôtel se met à sonner de manière intermittente — coïncidence ?). Ça fait un peu film d'espionnage de barbouze, sous la couverture opaque de sécurité (pour éviter que le mot de passe soit capté par la fenêtre de l'autre côté du parc de Kowloon). Et puis on se rend compte que lui-même est dépassé par ses découvertes : l’affaire Merkel, de nouveaux lanceurs d’alertes inspirés…

On est sidéré de voir qu’un des derniers espoirs de l’Amérique, le Prix Nobel de la Paix (pour le simple fait d’exister et être noir) Barack Obama, Président du Monde civilisé, passe pour le dernier des cons en prenant la défense d’une administration qui soit lui a menti, soit dont il connaissait sciemment les projets : il est soit complice, soit totalement pieds et poings liés. Dans tous les cas, ça resterait presque le plus flippant de l’histoire : le vertueux maître du monde chevalier blanc attaquant l’individu singulier qui a eu le courage de faire son devoir de citoyen (et avec force minutie, en ne se concentrant que sur les abus, sans rien révéler de la sécurité intérieure du pays, à laquelle il avait aussi accès en tant qu’administrateur système hyper-compétent). Ou peut-être encore que le plus inquiétant est qu’en organisant sa fuite des États-Unis pour échapper aux poursuites qui ratissent très large avec des lois très vagues (on se croirait dans une inquisition française pour proxénétisme : tout à coup la loi pénale devient digne du code d’Hammurabi), cela trahit le peu de confiance dans un système judiciaire soit corrompu (un peu sauvé par une séquence dans un autre procès où une Cour locale envoie valser un représentant de la NSA qui leur explique qu’ils sont au-dessus des lois), soit composé de citoyens heureux de leur position soumise aux censeurs arbitraires absolus.

On peut aussi s’inquiéter du fait que seule la Russie (un comble !) ait le courage (ou l’habileté politique ?) d’accueillir Edward Snowden dans son exil, pendant que l’UE se masturbe en enquêtes au Parlement sans pouvoir, qu’Assange organise tout depuis sa prison dorée l’ambassade d’Équateur depuis Londres, et que la France qui autrefois accueillait toute la racaille rouge d’Italie n’ouvre point ses frontières droit-de-l’hommiste pour l'exilé politique. La supercherie en arrive à un tel point qu’on ne peut tirer qu’une conclusion et une probable implication : l’Occident arrive à un moment de son histoire où ses contradictions volent en éclat sans déclencher de mouvement de foule important (nourrie à la propagande auto-organisée par la science politique et manageriale), et se dirige de fait probablement vers une grande période de décadence, où la science technologique sera utilisée par ceux qui y ont accès contre ceux qui ne sont pas assez sachants (ou trop flemmards, comme moi) pour y échapper.

Voici ce qui arrive lorsque la seule pensée vertueuse établie par l’Occident s’est résumée par une épistémologie non enseignée (il n’y a qu’à voir les imbéciles intelligents qui peuplent la Silicon Valley : Facebook vaut bien la NSA, avec son seul projet positiviste), et que le cadre catholique (hypocrite) a été définitivement explosé par les protestants libéraux. On périt toujours par les péchés constitutifs de sa force : c’est en cours. Ce documentaire purement descriptif, méticuleux et haletant, rappelant des faits encore frais d’un an et demi mais déjà un peu enterrés, réussit son impact sur le coup, mais est probablement trop gros pour qu’une dissonance cognitive ne le range quelques temps après dans la catégorie des fictions là où les années 80 et 90 s’échinaient (dans la lignée des auteurs durant les années de régimes totalitaires évidents) à nous sensibiliser à la méfiance de l’État. « Citizen Four » aussi pâtit de ce qui fait sa force même. Il sonne un peu comme un chant du cygne des illusions utopistes modernes.