Initialement, il faut bien avouer, c’était pour voir Adèle Haenel. Parce que depuis « Naissance des pieuvres » (que j’avais vu trois fois au cinéma, à l’époque), je suis Adèle (que devient Pauline Acquart, d’ailleurs ?). De l’Apollonide aux Combattants. Et d’ailleurs, même si c’était à mon théâtre de quartier (d’autant plus de quartier qu’il s’agit du Théâtre des Quartiers d’Ivry, TQI pour les intimes), je n’avais point vu passer d’annonce : c’est la souris qui avait lu ça, il y a quelques mois, dans 3 couleurs. Ce n’est pas souvent qu’on peut voir la miss Haenel sur les planches ; et en l’occurrence, ces trois pièces traduites de l’allemand ne pouvait que lui être familière : elle les a même retraduites avec son père… Une trilogie (le week end, diptyque en semaine) ou trois pour le prix d’un : « Le Moche », « Voir clair » et « Perplexe ».

Qui connait Mayenburg ? Indice : il est encore vivant (et Allemand, né en 72). Mal barré. Et pourtant, il mérite ! La première pièce est un peu dans le genre de « Rhinocéros » : une critique acerbe de la société du paraître à l’âge industriel et managerial. Dans une entreprise, Lette (Paul Moulin), Le Moche, présente physiquement trop mal pour aller présenter son produit révolutionnaire de connecteur. Le chef (Serge Biavan, à la présence physique imposante) colle l’assistant à la place (Adèle Haenel !), se gardant bien d’avertir celui qui va être d’autant plus déçu qu’il apprend par l’occasion sa tare physique, et par la même occasion pourquoi sa femme (Aurélie Verillon) ne le regarde jamais vraiment. Les rôles des quatre protagonistes sont naturellement mouvant : le chef devient chirurgien esthétique, la femme une cougar cliente richissime qui ne peut résister au nouveau visage fabuleux de Lette, et l’assistant se transforme opportunément en fils de cette dernière. La satyre est très acide. Les développements vont très vite, on court au drame dans la comédie décapante. Très pertinent.

« Voir clair » n’a rien à voir : c’est une tragédie en huis clos, au rythme lent. Adèle Haenel, tantôt un garçon en costard (qu’elle porte très bien, même si elle ferme le bouton du bas), n’apparaît que très tard entre Serge Biavan et Aurélie Verillon, qui montrent tout deux un immense talent de comédien. Adèle, donc, débarque en barboteuse. On sait que je suis souvent déçu par le théâtre, qui a autant une propension au guignol qu’au déclamatoire, les deux étant fort dommageables. Ici, on est épaté. Par la pertinence de l’auteur, qui crée une ambiance à la Château de Barbe Bleue, avec une chambre interdite et bien des mystères, mais aussi par le jeu impressionnant des acteurs (Paul Moulin, qui ne participaient pas à cette pièce à trois personnages, était lui aussi très bon ; ajoutons enfin Christophe Danvin qui créait les ambiances musicales, au dessus).

« Perplexe » va de pair avec « Le Moche » (« Voir clair » n’est donné que le week-end, comme une respiration suffoquante entre les deux). Dans la première pièce, Mayenburg s’amusait déjà avec les codes. Par exemple, les personnages étaient présentés (ainsi que leur second rôle), de manière dynamique et originale ; puis ils glissaient de rôles sans crier gare, d’autant que l’auteur a bien fait annoncer que « les personnages gardent tout au long de la pièce et des opérations de chirurgie esthétique leur même aspect ». Dans « Perplexe », c’est élevé au rang d’art : David Lynch en rêverait. Au début, tout est assez simple : un couple rentre chez soi, et trouve que les voisins qui devaient simplement arroser les plantes ont non seulement pris leurs aises, mais les mettent carrément dehors. Si les personnages gardent leurs noms respectifs tout au long de la pièce, leurs rôles respectifs sont en revanche mouvants : les couples se font et se défont, et se refont, et de plus en plus on part dans un burlesque qui culmine lors d’une soirée déguisée où le caribou entreprenant éveille à la zoophilie homosexuelle l’autre personnage masculin. C’est du théâtre improvisé totalement maîtrisé, comme l’ont ensuite révélé les comédiens, après la fin totalement en vrille (théâtre déshabillé, références à la pièce elle-même…), où d’ailleurs les noms des personnages sont ceux des comédiens qui ont créé la pièce avec l’auteur. On sort de tous les cadres…

La rencontre avec le public était à la fin fort intéressante, d’autant que c’est un public forcément théâtreux, cultivé. On aura pu aussi entendre les balbutiements intelligents d’une Adèle Haenel en civil, c’est-à-dire en jean-chaussettes et en tailleur sur sa chaise, écoutant de manière distraite, sirotant sa bière et jouant de la flûte avec. Elle a l'esprit vif, on le sent, mais qui se bloque tout seul ; elle me fait penser à Vincent Lindon, plein de tics au civil, qui devient totalement fluide en jouant : il est de ces superhéros qui s'assument difficilement et qui doivent revêtir les habits d'autres pour devenir/exprimer eux-mêmes. Adèle, dans l'absolu, c’est ton pote de chip-pizza-foot sur le sofa. J’avais sous-interprété son « je l’aime » des César adressé à Céline Sciamma. Peut-être parce que moi aussi je l’aime. Toutes les deux, en fait. Adèle Haenel est de ces êtres forts et fragiles qui me fascinent. C'est dit.

Il n’y avait malheureusement pas Maïa Sandoz (« de garde »), qui était l’héroïne de l’ombre, puisque c’est elle qui a monté sur plusieurs années (cinq ou six, tout de même !) ces pièces, et rassemblé l'équipe de comédien aussi, et on eut ainsi l’explication de la mise en scène recyclant vieux sofa, table, meuble en bois et miroir années 70, et puis l’énorme panneau des Alpes en fond (qui était précisément le coin dont parle plusieurs fois « Le Moche »). Il faut avoir bien du courage, quand on est fauchés, pour mettre sur pied pareille entreprise. Heureusement que ce semble être un succès total, salué par la critique et porté par les spectateurs.

La soirée commencée en retard après 16 heures (comme le public est installé sur des bancs, l’empattement des spectateurs a un effet sur le surbooking envisageable : ce n’est donc que fort tard que nous pûmes entrer sur liste d’attente), se termina vers 20h30. C’est dire !