L’an passé, j’avais privilégié la découverte de la ville à ses musées : on ne peut pas tout faire en temps contraint. Cette année, il fallait donc rendre justice aux lieux culturels négligés. Le temps étant encore plus contraint, et entrecoupé de quelques rencontres malthidiennes (on ne va pas s’en plaindre !), j’ai encore dû sacrifier l’hyper-cher California Academy of Sciences ($34,50…) — et Alcatraz.

Le SF asian art museum est fort célèbre, surtout… pour son escalier monumental. Qui mène à une grande salle vide (une ancienne bibliothèque, étant donnée les inscriptions aux murs). Il faut choisir côté pour faire le tour d’un étage de collections : les japonais-coréens-chinois au premier, les indiens et autres bouddhistes au second. Les collections sont riches et croisent des temps anciens (parfois très anciens, certaines pièces ont trois mille ans !) avec de l’art contemporain. La continuité est bien assurée, et l’agencement agréable. À $15 l’entrée, cependant, il faut vraiment que l’on jumelle une exposition temporaire pour en avoir pour son argent — en deux heures de temps, on a bien poussé l’exploration du lieu…

L’exposition du moment, justement, prend un angle intéressant : « les yeux de l’imprimeur ». On l’oublie souvent, mais l’estampes n’est pas directement dessinée — c’est sa définition même ! Il faut un imprimeur, en couleurs pour les nippons. Une vidéo introductive montre comment on procède : malheureusement, les trois salles du rez-de-chaussée étaient fichues de manière telle que je ne l’ai vu qu’en tout dernier — et pas entièrement. Par couches successives qu’il faut appliquer en recalant le modèle (ce qui use beaucoup d’essais infructueux !), du plus clair au plus foncé (on termine donc par le noir, avant de saupoudrer un fond), le dessin de l’artiste apparaît peu à peu. Il y a absolument de tout dans cette exposition, des scènes de vie quotidienne à de l’érotisme en passant par du kabuki. Une salle entière est dédiée aux geishas, à leur vie, à la vie de la cité autour de d’elles, et outre quelques kimonos magnifiques (dont des certains pour dormir, taille XXL mode couette à manches), le clou du spectacle est un très long parchemin de plusieurs mètres entièrement déroulé (une bonne quinzaine), sous plexiglass, qui montre la vie des paysans, l’entraînement d’une jeune maiko (qui sont devenues des superstars d’après le film que j’ai vu dans l’avion au retour, « Laidy Maiko », sorte de vague remix de Pygmalion/My fair lady totalement halluciné…), l’arrivée d’un samurai qui va dépenser des fortunes pour son amusement (les panneaux explicatifs, toujours didactiques faute d’être très précis, parlent d’équivalents d’une ou plusieurs dizaines de milliers de dollars), son départ au petit matin après les plaisirs (dans le kimono XXL) et le repas dans la prison dorée des demoiselles…

Tant de beauté est époustouflant. Cette expo-collection annonce la couleur des autres : vague thématique, très belles pièces, cartons imprécis mais praticables (on ne sait jamais l’origine des oeuvres, frustrant !!), prix rédhibitoire. Au de Young, le lendemain matin, j’ai opté pour le billet jumelé avec le Legion of Honor, pour $24. Ça arrache, mais je pensais avec les deux expositions temporaires pour ce prix-là : que nenni, pour le LOH et son (manifestement petit, à la vue du plan et du catalogue) extrait des collections du musée du costume de Brooklin, il fallait compter $13 de plus. Au de Young, on redécouvre les très bonnes collections du musée d’Edimbourg — qui y étaient gratuites. Autant dire qu’il ne faut pas s’y rendre actuellement : SF a tout dévalisé — avec une vague thématique « de Boticelli à Braque », alors même qu’il y a une pièce plus récente que celle de Braque exposée… —, y compris le magnifique Sargent (Lady Agnew of Lochnaw, 1892), toujours à tomber.

À ce propos, j’ai vécu une scène qui est je pense typique de l’esprit américain : une dame se promenait avec ses deux enfants, et sur sa sélection d’oeuvre, s’attardait accroupie avec eux assez longuement, pour raconter diverses choses avec ce ton toujours émerveillé ; faisant participer les marmots, elle leur demande ce qu’ils ressentent face à cette présence forte de la jeune fille (peinturlurée en pleine dépression…) puis d’où vient la lumière qui donne cette impression : d’en haut à droite, bien sûr, bravo ! Sauf que toutes les ombres du tableau sont portées vers la droite…

Le de Young (d’après le nom du fondateur du San Francisco Chronicle), ça fait un peu la foire fouille : tu trouves de tout si tu es malin… Au rez-de-chaussée du bâtiment hyper moderne (avec une tour de neuf étages qui sert uniquement de panorama aux visiteurs), quelques petites salles proposent des oeuvres contemporaines qui vont de la photo à la sculpture absconse en passant par la vidéo sans aucun intérêt. Mode sous-sol du BHV/palais de Tokyo. On s’amuse de ce que des oeuvres contemporaines soient exposés pas loin d’art « primitif » d’Amérique du Sud, et y ressemble beaucoup. À l’étage, c’est mieux, un énorme anneau de grandes salles font apparaître des collections les plus diverses et variées, rangées par thèmes et par mécènes. On retrouve des arts indiens, où les pièces peuvent avoir 30 ans comme 3000 (peu de différences : ça c’est de la constance digne des Égyptiens !). Mais aussi de l’art africain (avec des gardiens… noirs. Qui ne voient pas la lumière du jour, dans cette salle temporaire reculée). Puis de l’art nouveau, avec du mobilier (comme à Berlin ! Avec beaucoup moins de quantité, mais de grosses collections de Tiffany). Et tout à coup, de la peinture, à partir des flamands du XVIIIème jusqu’à de la sculpture du XIXème, en passant par un Sargent, avec de belles oeuvres, quoique aucune ne soit bien célèbre.

En réalité, c’est au Legion of honor, reliée par une navette (noooon, je déconne : 30 à 40 minutes avec deux bus — ça prendrait 5 à 10 minutes en voiture —, le délire total san franciscain…), que l’on découvre le best of, avec des salles de Rodin, avec du Van Dyck, du Lorrain, du Salvador Dalí, du Caillebotte, des primitifs flamands et deux gigantesques tapisseries multiséculaires, et puis cette toile fascinante de William Adolph Bouguereau,1891, « la cruche cassée », qui rend beaucoup mieux en vrai qu’en photo. Perché sur sa colline, avec une vue sur un vaste terrain de golf, une bonne partie de la ville, et un peu de Golden Gate Bridge entre les arbres, le Legion of Honor (deuxième partie des fine arts museums de SF avec le de Young) est une espèce de bulle temporelle à l’abri, où l’Art avec un grand A est mis à l’honneur, où l’on peut trouver deux salles d’hôtels particuliers parisiens entièrement remontées, comme si l’on était dans une grande ville — mais on en fait le tour en moins de deux heures, et le plan propose même un « parcours une heure ». Tout y est agréable, jusqu’au café. Mais comme le de Young perdu au milieu de l’immense bande de parc-forêt qui balafre l’Ouest de la ville, il est impossible d’y passer par hasard : à ce niveau, c’est le contre-pied total d’un National Gallery où l’on passe pour flâner, sans monnaie y laisser. Quand on va au musée à SF, ça doit être efficace et exceptionnel. Mais y repasse-t-on ?