Presque dix ans ai-je attendu que Rusalka ne repasse à Bastille. À l’époque, je ne sais plus pourquoi, manque de moyens ou de temps, je n’avais pu y assister. Et voyant tout le monde culturel s’extasier devant la mise en scène Carsen-Levine (le couple gagnant !) et la musique de Dvorak, que n’avais-je regretté ! Mais ce genre d’opéra Tchèque n’attire que les connaisseurs et ne fait pas le plein. Les billets ont depuis pris 50% d’inflation, et les dizaines de derniers-minutards ont trouvé leurs places. Notons que l’Opéra de Paris est devenu non seulement très cher, mais en plus très désagréable (manque de sièges pour l’attente) et très stupide : les places sont distribuées depuis les premières rangées jusqu’à derrière, de telle sorte que les p’tits vieux qui attendaient depuis trois heures se sont retrouvés sous le surtitrage avec un bon mal de cou, alors que le jeune couple d’Allemand arrivé totalement à l’arrache et resté au milieu de la queue n’importe comment avant de comprendre (au bout de la 3e explication) qu’il fallait se mettre au bout, ont eu de fait un magnifique rang 16. Les pass jeunes sont à 30€ comme la file standard — et ils étaient de fait très peu nombreux. La gestion de cet opéra frise la catastrophe digne de Radio France (la Philhar prend le même chemin…).

Depuis le 9e rang, on a un peu mal au cou, mais ça passe. Heureusement que le livret n’est pas trop bavard, pour ce mythe assez local à l’Est de l’Europe, une sorte de petite sirène. L’ondine Rusalka (Svetlana Aksenova) s’ennuie ferme à faire des clapotis avec ses soeurs et veut devenir humaine. Favorite de son père l’Esprit du lac (Dimitry Ivashchenko) qui aime son esprit espiègle, il la laisse consulter la sorcière Ježibaba (Larissa Diadkova), dont je n’ai pas très bien compris si ce n’était pas sa propre mère, mais qui lui fait évidemment signer un pacte diabolique dont elle ne se sortira point. Pourtant, une fois sur terre, un jeune Prince (Pavel Cernoch) est séduit par sa beauté muette. Mais il est détourné par une Princesse étrangère (Alisa Kolosova) qui ne l’entend pas de cette oreille, dans une séduction trompeuse digne de Odile/Odette. Carsen mise sur ces oppositions dialectiques pour proposer une mise en scène symétrique : d’abord haut-bas, puis gauche-droite, avant de renverser (et de faire tourner) le fameux lit exposé, à la verticale. Quel bonheur d’inventivité pertinente ! Avec finalement peu d’effets : un peu d’eau et des flammes surprises au premier acte, des chanteurs doublés en miroir au second acte — formidable travail ! Évidemment seul un côté était composé de vrais chanteurs, en jardin, mais Rusalka est ensuite ramenée de l’autre côté du miroir où elle assiste impuissante à l’usurpation auprès du Prince —, et enfin une rotation au dernier acte, avant disparition du décor. Avec en prime une chorégraphie (par Philippe Giraudeau) avec ajustement de boutons de manchettes.

Des chanteurs tous formidables (je ne saurais dire s’ils prononçaient bien le Tchèque…), aux belles tessitures et projections suffisante pour passer sur l’orchestre plutôt musclé de l’opéra dirigé par Jakub Hrůša. Une très belle soirée comme je m’y attendais.