Il me semble que c’est bien ma première pièce de théâtre entièrement en anglais ; ou en tout cas à Londres. Il faut dire que l’on sait mon appétence pour la chose théâtrale… Mais en remontant vers mon hôtel, sur Shaftesbury street, l’affiche de « The Audience » a attiré mon regard, et je me suis mis à sacrifier quelques précieux pourcentages de batterie pour en apprendre un peu plus. Pas grand chose en soi sur cette très récente reprise londonienne, alors qu’Ellen Mirren s’est exportée à Broadway, mais suffisamment pour éveiller mon intérêt et prendre une place de côté de premier balcon, au petit Apollo Theater, à £20 (ce qui n’est pas super donné, étant le cours du pound…).

Il faut dire que Kristin Scott Thomas sur les planches, là, à quelques mètres, ça a de quoi inspirer. Quel resplendissement ! Grâce aux différents travestissements, elle peut incarner la Reine Elizabeth II d’âge en âge de manière non-linéaire, de ses 26 à 89 ans, depuis Churchill (la toute première fois, présentée en deuxième scène) à Cameron (qui clôt pratiquement le défilé, avant de revenir sur le chouchou inavoué). Tous les mardis, il y a rencontre au sommet entre la Reine, censée ne rien trop dire mais tout entendre (et laisser entendre, dans sa conception des choses…) et le Premier Ministre du moment. Dans la pièce, huit sont représentés, et il faut souvent deviner de qui il s’agit avant qu’un indice vende la mèche (autant dire que ce n’est pas toujours aisé quand on n’est pas du pays !). Tony Blair, qui avait fait déplacer le meeting au mercredi, nous apprend-on, à la grande surprise royale — qui ne l’aimait pas trop, laisse-t-on aussi entendre…. — n’apparaît que très rapidement, sous les mêmes traits que Cameron, ce qui par exemple n’arrange pas toujours la compréhension.

Il faut certainement être Anglais pour comprendre toutes les subtilités à la limite des private jokes politiques sur les différents ministres, mais dans l’ensemble, alors que le public rit souvent aux éclats (très bon public, ces Anglais… Comme les Américains, d’ailleurs ; ils n’hésitent pas à en faire des tonnes, dirons-nous poliment), j’ai souvent été frappé par les différences culturelles qui ici ressurgissent. Certes je sais les Anglais très fiers de leur constitution non écrite (ce qui est nuancé, à présent, notons), de leurs traditions séculaires, de leur monarchisme envers et contre tout (quitte à raccourcir quelques monarques, ou à en renommer d’autres une fois réimportés — rappelle Churchill à sa souveraine, qui voudrait prendre le nom germain de son mari…). Mais ces saillies sur la République qui ne peut pas apporter la même stabilité requise, du Commonwealth bien plus stable que l’Union Européenne assez incomprise, ou encore cette reconstitution du couronnement (oui, quand même !! J’ai pensé aux Musulmans avec l’interdiction de représenter Mahomet : quand on n’est pas trop sûr du résultat, c’est vrai qu’il vaut peut-être mieux interdire par défaut), c’est quand même fort. Pendant l’entracte (juste après le couronnement), il y a une sorte de relève de la garde…

Et pourtant, en France, on est monarchiste aussi. Les ors, les tableaux, les chambres de palais, les sièges multi-séculaires (français, d’ailleurs), le service de valets, tout le tralala, on connaît. Mais il y a une différence : on change souvent de roi (trop souvent, d’ailleurs : j’étais contre le quinquennat, et j’avais raison — mais pas encore le droit de voter), alors que là, on comprend que la Reine, quand elle ne veut pas sacrifier son navire royal, véritable gouffre financier pour son bon plaisir et celui de sa famille, est une personne « sacrifiée ». Pour nous le faire toucher du doigt, il y son incarnation sur scène d’elle-même enfant (par Marnie Brighton, un modèle de fille que si on me promet le même, je veux bien revoir mon jugement sur la reproduction) : sa destinée bascule au moment où son père doit être couronné après l’abdication de son frère, et de fait Elizabeth se retrouve dans la lignée, hors du commun mais aussi hors de la vie.

Un des premiers ministres (Wilson, me semble-t-il, lors de la seule scène hors Buckingham, en Écosse) lui dit pourtant qu’elle peut comprendre les petites gens : non par sa fortune (sujet très tendu durant l’affaire Diana), mais parce qu’après tout, même cultivée et élevée à part, elle garde une âme assez simple, avec ses chiens, son fichu et ses promenades ; on peut s’identifier à elle, en somme. C’est une partie intéressante de la pièce qui aurait peut-être mérité plus de fouille, mais c’est déjà fort bien d’avoir une telle distanciation en miroir sur un biopic du vivant de la souveraine concernée. Peter Morgan a fait un sacré travail, où le narrateur sur scène est l’equerry (David Peart, qui lui ne vieillit jamais : plus qu’une institution !) permet le liant entre les différentes scènes des Premiers Ministres (qui va falloir citer : Winston Churchill : David Calder ; Cameron and Tony Blair : Mark Dexter ; John Major : Michael Gould ; Gordon Brown : Gordon Kennedy ; Margaret Thatcher : Sylvestra Le Touzel ; Sir Anthony Eden : David Robb ; Harold Wilson : Nicholas Woodeson). La mise en scène de Stephen Daldry permet ainsi de glisser naturellement d’un bout à l’autre au fil d’une promenade royale dans le temps et la politique.

Deux fois une heure séparées d’une entracte, sans temps mort, belles transitions, jolis tours où l’on reconnaît les différents protagonistes sans jamais trop savoir la part de vérité historique là-dedans (d’autant que des évènements réels sont raccrochés, comme le Canal de Suez, l’Afrique du Sud avec Thatcher, ou encore l’intervention en Irak — très joli parallèle avec Suez, de la part de l’auteur, qui laisse entendre sans trop rien dire, ou plutôt en faisant dire quasiment deux fois la même chose, mais sans insister trop puisque les deux scènes sont bien séparées…). À découvrir, pour nous Républicains !