Petit disclaimer tout d’abord : j’aime beaucoup ce que fait Gaspar Noé, même s’il y a toujours ce petit goût d’inachevé, comme si l’on avait fait un long métrage à partir d’un court, mais où il y a toujours de la pépite digne des plus grands (en fait, c’est un chevalier de bronze qui a parfois les pouvoirs des chevaliers d’or et peut même les dépasser, en se faisant très mal — et de fait, c’est pour ça qu’on est touché).

On devait voir « Love » quelques jours avant, mais la 3D avait surpris : le film existe-t-il en 2D ? Non. Si le cinémascope sert à filmer les serpents, la 3D sert à faire mal à la tête — du moins avec la technologie au rabais utilisée au cinéma, mais Godard (aussi un type brillant qui passe son temps à essayer plein de trucs sans jamais rien réussir de bout en bout) nous avait déjà arraché la rétine avec son dernier insupportable opus, malgré les lunettes électroniques. Bref, il a fallu s’y résigner, mais quand on est au courant, de fait, on s’y prépare. Et évidemment, ça n’a pas apporté grand chose, si ce n’est de pas recevoir du sperme dans les yeux lors de la scène de fausse éjaculation faciale, avec le public dans le rôle de la demoiselle habituelle.

Oui il y a des choses qui ne sonnent pas tout à fait vrai, alors qu’on nous « vendait » du sexe non simulé : outre que l’on trouve toujours des préservatifs pour l’énorme engin de monsieur (alors que trouver des Intimy grande taille requiert une patience extraordinaire, et je ne suis même pas totalement sûr qu’il rentrerait dedans…), et s’il faut bien reconnaître que le plastique est fantastique et que c’est rudement bien imité, on ne branle pas un engin comme ça sans que la peau ne bouge un peu… Bref. Notre film n’est pas sulfureux du tout. La demoiselle n’est jamais fessée à aucun moment, et il faut attendre les 2/3 du film avant les premières levrettes (très rapide) : quand on s’aime comme ces deux-là, la levrette fessée (avec tirage de cheveux, de préférence), la strangulation et un peu de bondage, c’est la base. Encore plus quand on en est au stade du plan à trois. Faut rester un peu cohérent.

Ce Noé est plus sage. Oui oui. On n’est absolument pas psychologiquement dérangé, pas plus que l’on est excité (à part le plan à trois, mais c’est mon côté lesbien…). Et pourtant, ce film trop long est beau. Il est beau comme ses personnages, le trio Karl Glusman, Aomi Muyock et Klara Kristin, qui expose ses tripes de jeunes borderlines jamais tout à fait finis, surtout pour notre couple d’amoureux déchirés principal (les deux premiers) : Murphy (qui n’a pas de chance, tout a merdé à cause d’une capote crevée au cours d’un sautage d’Omi, la troisième et blonde) et Electra (une fille à problèmes, quoique brune). Ils ont de la gueule, parfois déchirée, des corps, souvent ramollis malgré la jeunesse, et Gaspar Noé explore le sentiment, certes à travers le sexe (il s’autojustifie vaguement lors d’une des nombreuses mises en abyme un peu faciles — le héros est apprenti réalisateur et voudrait filmer ce que l’on voit à l’écran, le vieil ex artiste-bobo d’Electra s’appelle Noé, et le gosse de Murphy est Gaspar…), mais surtout avec mélancolie, en mettant en scène une passion auto-destructrice de deux personnes trop faites pour être ensemble, en remontant leur mécanique, selon l’anamnèse de l’anti-héros maudit Murphy, en nous révélant que tout n’était pas aussi simple que l’on croyait (surtout avec autant de drogue… et de stupre — un peu pareil), jusqu’à nous dresser le tableau complet, par touches, d’un amour dévorant finalement pas si compliqué vu de loin, mais impossiblement complexe vu de près. Ça m’a rappelé quelques souvenirs… (Malheureusement, aucun plan à trois à titre personnel)

Alors au final, toutes les critiques ont raison. Autant celles qui en disent (beaucoup) du mal que celles qui en disent (beaucoup) du bien. Mais c’est certainement la sensibilité de chacun qui prendra l’ascendant. Au-delà de l’aspect sexuel (pas si original que cela — Last Tango in Paris d’ailleurs plusieurs fois cité, Innocents - The dreamers du même Bertolucci, Fatale de Malle, Shortbus, Batalla en el Cielo, 9 semaines 1/2, mais aussi des Oshima ou bon nombre d’autres films du Pinku eiga — et j’oublie le titre d’un film que j’ai dû chroniquer ici, à la limite du pornographique aussi), qui d’ailleurs n’a choqué personne (première fois que je ne vois quiconque quitter la salle !), c’est la sensibilité de chacun qui trouvera un échos ou non. Et pour s’aventurer dans une telle subjectivité, il faut un courage à saluer au minimum.