Il y avait Yuja Wang, avec ses robes miniatures, à la Philhar, avec l’orchestre de San Francisco. Et puis Robert Lepage, au TdV, pour quelque chose qui avait suffisamment piqué mon intérêt pour dépenser une trentaine d’euros — holly shit, quand même… Les deux places, pour la même soirée : au minimum, il faut en sacrifier une. Je pensais garder Yuja : on  est sûr de passer un agréable moment entre ses jambes, alors que le théâtre, c’est quitte ou double (et souvent quitte).

Mais voilà : les critiques sur le SF/Yuja de Lucerne n’étaient point trop emballées ; et inversement, celle sur Lepage étaient dithyrambiques. Il y avait aussi un risque : que Yuja ait une robe longue — ça peut arriver. Et puis la souris était un peu mécontente, aussi, que je la laisse au TdV pour rejoindre Yuja (mais ?!). Alors de fait, j’ai revendu ma place à la philar, enfourché quelques métros, et suis arrivé assez en avance au TdV pour y recevoir de Laurent une photo de Yuja est tenue de répétition : mini-short de pute. Ciel ! Quel affreux doute !

Tout est bien qui finit bien : « 887 » de Robert Lepage était magnifique, alors que le concert était apparemment bien-mais-pas-mémorable — et surtout, comme je le craignais, Yuja avait une robe longue, on ne peut plus se fier à rien dans le monde moderne… Rappelons-nous : Lepage, c’est le meilleur metteur en scène à l’opéra (avec Carsen — mais pas tout le temps je trouve —, Wilson — mais trop répétitif — et Pelly — quand ça s’y prête ! — ou Py — quand il se retient un peu). Et c’est bien regrettable que notre opéra national non seulement fasse peu appel à ses services, mais pis encore, remplace sa superbe mise en scène de Faust de Berlioz par une autre cette année, qui ne pourra être que moins bonne (ils changent aussi celles du Rozenkavalier, ils sont dingues…).

Lepage, c’est aussi un acteur-comédien-auteur-etc. En fait, il sait tout faire, même nous rappeler d’éteindre nos téléphone portable, ceux qui gardent nos souvenirs. D’ailleurs, il a du mal à mémoriser un poème qu’il doit dire devant une assemblée de notables pour une soirée littéraire courue. Il va adopter la méthode qui consiste à placer des phrases dans un endroit connu : pour lui, au 887 de sa rue de Québec, où il a vécu son enfance. Fondu au noir, l’écran qui lui sert de support tourne et ainsi apparaît la première maison de poupée animée en 3D. Il est fort, Lepage, très fort…

Il arrive ainsi, parfois avec des transitions brusques mais pourtant naturelles, à mixer ses souvenirs d’antan, à nous faire sa biographie sinon son anamnèse, avec ce fil conducteur du poème compliqué (dont j’ai oublié le nom) et des aventures qui lui sont liés. Pendant deux heures, il utilise son téléphone (en fait : plusieurs, parce qu’évidemment ça n’arrête pas de tomber en panne), pour filmer ses minatures, pour nous passer des photos en slides, pour se filmer lui-même dans sa maison de poupée. Il a un sens du visuel extraordinaire. Un sens de l’autodérision, aussi, comme lorsqu’il évoque plusieurs fois à demi-mot son homosexualité (certainement dû au fait qu’il a dû dormir avec ses deux soeurs pour pouvoir laisser sa chambre à sa grand-mère sur la pente descendante). C’est qu’il nous dit beaucoup de choses, aussi, pour ne pas en dire beaucoup d’autres. Il pioche dans sa mémoire pour illustrer un discours comme un parcours de pensées.

Bien ficelé, intelligent et un enchantement pour les yeux.