Les gros tuyaux de l’orgue de la Philharmonie nous narguent depuis l’ouverture précipitée de la salle (c’est-à-dire : avec à peine six mois de retard), il y a bientôt un an déjà. On se demandait d’ailleurs où étaient les milliers d’autres tuyaux promis (6055 !). Et puis Thierry Escaich, derrière une magnifique console Rieger, commença à s’auto-inspirer les premières notes de son improvisation d’inauguration, et s’ouvrit alors quelques panneaux lumineux laissant percer la tuyauterie et le son (on sent quand même que ce système fait un peu gadget, quant à la modulation du volume). Fort belle et longue improvisation, à ce rare instrument où une tradition existe encore, étant donné que l’on en joue le plus souvent lors des messes.

 Il y a eu une grande hésitation lors du choix des places : la première ou la seconde soirée ? À la première figurait une création d’un compositeur inconnu, ce qui représente un risque, certes acceptable ; mais à la seconde, à la place, il y avait la magnifique Sol Gambetta pour du Saint-Saëns, et ça, c’était un beau cas de conscience… Finalement, c’est le désir d’entendre les toutes premières notes publiques de l’orgue qui l’a emporté.

Antoine Tamestit n’est pas seulement le premier interprète, c’est aussi le dédicataire de la création de Jörg Widmann. Tout tourne autour de l’alto. Ou plutôt, l’alto tourne autour de la scène, effectuant une balade qui commence en haut, côté jardin, puis se continue en dessous, puis au centre, et totalement jardin, de l’autre côté à l’extrême cour, pour terminer juste à côté du compositeur — où il aurait habituellement résidé. L’oeuvre n’est pas étrange seulement par sa mise en scène : on commence à jouer du tam tam avec l’alto, et à un moment il y a tellement de pizzicati, que l’on soupçonne une cause directe de la crise nerveuse d’une des cordes, qui a tout simplement sauté. C’est la troisième (quatrième ?) fois que j’assiste à cela, et faute de plan B, il fallut arrêter l’oeuvre en plein milieu, tandis que l’interprète se précipitait en coulisse. Dans le public, jusqu’à l’entracte, on se demanda si cela était inclus ou non dans la partition. Étant donné qu’il fallut reprendre le fil en s’accordant sur une mesure, on put se douter que non : un Stradivarius avait frôlé là son dernier souffle…

Pourtant, à en lire le livret, c’était tout autre chose que le compositeur voulait. Sagement applaudi, il n’en demeure pas moins que l’héroïne de la soirée — le héros étant l’orgue — est restée la fabuleusement magnifique Lola, dont la prestance et la beauté rayonnaient dans toute la salle et au-delà. Toujours au basson mais après l’entracte, elle put porter la troisième symphonie de Saint-Saëns, appuyée par Thierry Escaich, reléguée à l’ancien point de départ de l’alto précédent, grâce à la mobilité de la console en fibre optique (il y a apparemment aussi une autre console, nous dit le programme, “sur le nuage” — dans le cloud ?)

Que c’était magnifique ! Cet orgue nous promet enfin de compenser la perte terrible de la salle Pleyel, que nous pleurons toujours — d’autant que l’acoustique s’est définitivement améliorée pour les indigents. Conformément à la coutume des lieux, l’orgue n’est néanmoins pas totalement harmonisé (aux 2/3 environ), ce qui explique certainement pourquoi l’improvisation ne faisait appel qu’à la moitié des capacités d’un tel instrument (nul bourdon, flute, ou je ne sais quoi). Il y aura donc une seconde session impromptue, un peu plus longue et confidentielle (à la vue des oeuvres programmées, qui pour ma part me ravissent). Un orgue à la française (mais forcément made in Germany — assemblé et harmonisé en France).