Bien des économistes ont annoncé “the big short” comme un modèle du genre, un film où ça ne raconte pas n’importe quoi. Assez rare pour être noté. Même le titre est technique : il s’agit de shorter. Du coup, le sous-titre se veut plus explicite : “le casse du siècle” ; en fait, ce n’est pas très heureux, on croirait un énième film de braquage…

Mais il y a un autre moyen de se faire des banques, de nos jours : il faut être plus intelligentes qu’elle, être couillu, et avoir de la chance au sens napoléonien — parce que la chance, c’est 25% de hasard et 75% de talent. Michael Burry (Christian Bale, à la tête d’un fonds, économiste hard rock), Mark Baum (Steve Carell, qui petit cherchait les incohérences de Yaveh, énervé contre le monde entier), Jared Vennett (Ryan Gosling, qui jure comme un charretier bac + 8, va montrer à son management et alter-égos qu’ils ont tort et se remplir les poches) et Ben Rickert (Brad Pitt, ancien trader dégoûté), ce dernier aidant deux jeunes gens qui boursicotent avec talent en pariant sur tout ce que les biais cognitifs refoulent, parce qu’improbable et fatal simultanément — une belle niche. Justement, l’immobilier, ça ne fait que monter, c’est bien connu…

Au début, c’est Burry qui découvre les signes avant-coureur. Il va parier en premier, avec des effets de levier, et s’il va passer à deux doigts du crash (puisque, grosso modo, il paie une assurance sur le fait que probablement l’immobilier va se crasher), c’est aussi celui qui enrichira le plus de monde, toujours totalement ingrat. Comme il fait le tour des banques, il va attirer l’attention de quelques uns qui ne le prennent pas complètement pour un allumé. Vennett sait à quel point tout est n’importe quoi, parce que de l’intérieur, il connaît les montages foireux des banquiers plus avides qu’intelligents. Le tandem improbable avec Baum, qui est celui qui a les fonds, va donner des scènes hallucinées, notamment sur l’enquête de terrain, tant dans les maisons vides vendues à des prix extravagants (la différence avec la France : chez nous la pénurie est organisée par un mélange de corruption et d’incompétence, ce qui démographiquement maintient la bulle), qu’à la rencontre des financiers au coeur du système.

Évidemment, on sait comment ça termine : dans le mur pour tous. Tous ? Non, nos trois équipes vont chacune à leur manière récupérer de l’argent, mais pas autant qu’elles auraient dû : c’est là que l’on prend conscience d’un niveau de corruption inimaginable (quoique… Ils sont un peu naïfs, nos héros, mais en même temps ils sont soit dans le système jusqu’au cou — donc ils ont cru à la fable libéral du libre marché non truqué —, soit un peu trop en dehors pour bien le connaître — et souvent les deux en même temps, en fait). Même Michael Moore n’aurait pas osé — et les séquences d’explication hyper-technique en parenthèses par des stars du showbiz ou autres sont aussi assez hallucinées dans le genre. On démonte la mécanique du casino. À la fin, c’est toujours la banque qui gagne — avec une jolie assistance politique. Qui douterait encore du niveau extraordinaire de corruption atteint dans l’Occident moderne, où le pouvoir est devenu financier ?

Le film souffre seulement d’être hyper rapide sur la technique (malgré les explications censées vulgariser — sauf que souvent on rit tellement qu’on rate les premières secondes), de telle sorte qu’à moins de s’y connaître vraiment très bien (j’aurais dû réviser avant…), on peut être un peu perdu. Adam McKay aurait dû faire des schémas à l’écran (je ne sais pas comment ça se passe dans le bouquin original de Michael Lewis). Dans l’ensemble, c’est 2h10 brillante. Un DVD à acheter quand il sortira.