L’article intelligent de la semaine était à lire sur Le Temps. Il traite d’un bouquin de deux chercheurs, Carl Cederström et André Spicer, «Le Syndrome du bien-être», où ils décortiquent la névrose occidentale moderne : un culte de la santé selon des cannons tout à fait arbitraires et changeants, mais s’orientant vers la nutrition, l’activité sportive et l’hygiène de vie en général, qui nous emmènent grâce à l’outrance habituelle vers un THX1138 ou autre société aseptisée du genre — pour notre bien. Derrière cela, analysent-ils, il y a la “quête paranoïaque du bonheur” (j’aime beaucoup ce mot, paranoïaque, il correspond bien à des états d’esprit un peu hystérique à force de ressasser la même chose ou de ne pas prendre de hauteur quelques secondes sur une situation).

Par l’anthropologie dogmatique qu’a si bien défini Pierre Legendre (mais que bien des intellectuels sont incapables de saisir — étrangement, souvent des croyants, ou d’ex-croyants qui ont remplacé leur salut par un autre ersatz, souvent… le culte du bien-être !), on peut voir ce qui se joue. La peur de la mort a pris une autre dimension, celle de la longue vie, qui doit donc être saine. Peu importe, encore, de voir qu’en réalité, si l’espérance de vie moyenne a augmenté, dans l’absolu on ne vit pas mieux plus longtemps en Occident (soit que l’on est en forte dépendance et assisté de personnes ou machines qui ne sont pas forcément une réelle conception d’une bonne vie heureuse, tandis qu’il y a toujours eu des vieillards auparavant — mais ils étaient plus rares, c’est certain).

Cela me fait penser à ce récent article sur des découvertes sur le nerf vagal qui aurait des vertus insoupçonnées car reliant tous les organes (contrôle du coeur, des inflammations, les maladies immunes — la sclérose en plaque —, sans compter tout ce qui est purement nerveux comme Parkinson, les migraines, etc.). En agissant quelque part, on pourrait influer autre part, via ce nerf. Tiens donc, il y aurait un lien entre toutes les parties du corps, qui serait à considérer comme un tout plutôt que comme une somme de particularités indépendantes ? Voilà qu’on paierait des années d’hermétisme et de Descartes, ou autre positivisme acharné, pour tout à coup se rendre compte en Occident arrogant que les Chinois n’auraient pas tort avec l’acuponcture… (Quelqu’un peut rappeler l’espérance de vie des Chinois qui font du Taï Chi tous les matins à des âges canoniques ?) Ça alors !

Bref, comme dans toute névrose (la société procède par les mêmes moyens que l’individu, disait Freud), on en arrive à un paradoxe : se pourrir la vie pour se la rendre plus belle, grâce à une belle réflexion complexe — qui perd de vue la morale pour mieux se vautrer dans la bulle de savon, comme on sait si bien faire. Et nos deux compère d’apparemment conclure (je cite l’article qui cite le livre) : « vivre, c’est nécessairement faire l’expérience de la douleur et de l’échec, accepter que certaines choses peuvent nous faire défaut et, dans une certaine mesure, apprendre à faire contre mauvaise fortune bon cœur ». Amen.

Encore un coup à se faire traiter de réac : pensez-vous, c’est être contre le progrès, tout ça !