“Mr Gaga sur les pas d’Ohad Naharin” est un immanquable pour tout balletomane qui se respecte. Étrangement, ce chorégraphe est très peu présent chez nous. J’ai eu souvenir, au cours du film d’1h43, d’Ejad Mi Iodea, qui m’avait fort marqué, avec sa musique entêtante, les chaises, la mise à nue depuis les costumes de ville, mais dont je n’arrivais plus à remettre où je l’avais vu. C’était au TCE, par Europa Danse, en 2005 ! Bon point. Je ne me souvenais plus, en revanche (et la souris non plus) de Secus, vu au cinéma aussi. Et pour la peine, c’était manifestement très oubliable.

Pourtant, le documentaire montre qu’il y a beaucoup à découvrir. Mais avant l’oeuvre, l’homme lui-même. Il danse au kibboutz, chez lui, mais ne rencontre que très tardivement le monde professionnel, à New York. D’abord danseur singulier de compagnies célèbres, remarqué — parfois difficilement —, il s’ennuie ou souffre. Il met longtemps à se faire un nom. Il séduit la principale danseuse de chez Alvin Ailey, une très belle Japonaise, qui va lui être d’une grande aide. Parce que comme tous les gens qui sont géniaux par intuition, il a le plus grand mal à exprimer ce qu’il veut à ses danseurs, rapidement martyrisés. Les témoignages se multiplient : le documentaire est à charge et à décharge.

Il est vrai que lorsqu’on le voit, de nos jours forcément plus vieilli et assagi, plus expérimenté, on comprend que ça ne doit pas toujours être facile tellement son niveau d’exigence est élevé. Un danseur explique qu’il fait parfois refaire des dizaines de fois le même mouvement, jusqu’à ce que ce soit bon pour lui, alors que le danseur n’a toujours pas compris la différence. Toute cette partie du film est ce qui en fait le plus intéressant, sur la construction, d’un danseur puis chorégraphe, à travers le déroulement de sa vie (les villes, les compagnies, les femmes, tout semble s’articuler de manière binaire), de son art et de son expression pour l’avoir mis en oeuvre par ses danseurs. D’autant qu’il est depuis assez longtemps en incapacité de danser ses propres oeuvres, s’étant assez gravement blessé — d’où son style saugrenue, une grammaire de la danse qui lui a valu son sobriquet.

Toute l’ambiguïté du personnage et son épaisseur, au-delà de son amour de la danse, ou plutôt de ce que cela implique, en bon comme en mal, en extravagances aussi (il a déclenché une crise politique en Israël à son insu !), est exposée dans ce documentaire de De Tomer Heymann qui est réellement brillant.