“Relève : histoire d'une création” traduit dès le titre deux pendants en réalité ambigus. La relève est à la fois Benjamin Millepied, nouvellement nommé comme directeur de la danse, et le petit groupe de jeunes danseurs qu’il forme au plus près pour sa création chorégraphique, tandis que ceux-là même qui ont volontairement adhéré au projet, cette petite sous-troupe qu’il a monté de jeunes qui ont faim, c’est aussi sa création — et leur création personnelle, leur auto-réalisation.

Mais le documentaire de Thierry Demaizière et Alban Teurlai dans les coulisses très parcourues et fascinantes de l’Opéra de Paris n’est pas tant à propos de la danse que du management, et en ça il se rapprocherait bien d’un propos de Pierre Legendre, quelque part, sans y aller aussi fort, en retenue comme un Wiseman (et ils sont justement potes, ces deux compères-là), mais avec une touche artistique forte qui se ressent sur les passages de musique techno collée ingénieusement sur les mouvements remontés des danseurs.

Le management, donc. Parce qu’en France, on administre, encore, et ça, Benjamin Millepied le danseur étoile, le chorégraphe, le team builder et leader, l’entrepreneur de la danse, quand il est arrivé à Paris, il ne l’a pas saisi. C’est ce qu’on appelle un choc culturel, que les écoles de business administration (mais qui sont en réalité du management à l’anglo-saxonne) essaient de désamorcer avec des cours ad-hoc. Il aurait dû lire cet entretien passionnant entre Legendre et Wiseman, justement, à propos du documentaire du second :

   Pierre Legendre. Et puis, il y a cette affaire qui mérite grande considération, parce que personne, je crois, n’avait osé faire ça : donner toute cette place à l’administration. Pas celle qui simplement gère et doit accomplir certaines tâches pratiques, mais celle qui a toute son importance pour les danseurs, comme des parents pour leurs enfants, qui les enveloppe de sollicitude et de discipline. J’aimerais bien savoir ce que vous pensez de ça.

    Frederick Wiseman. Dans un certain sens, c’est très français. Et ça reflète quelque chose de la vie contemporaine française et dans l’Histoire. La France est vraiment un pays hiérarchisé, un pays de castes même. Si on compare avec le film que j’avais fait sur l’American Ballet Theatre, on voit les différences entre les questions hiérarchiques en France et en Amérique, et ça c’est quelque chose qui m’intéresse. J’avais trouvé la même chose à la Comédie Française, la façon dont c’est dirigé, les luttes de pouvoir là-bas...
L’autre chose, c’est qu’une compagnie de danse de 150 danseurs a besoin d’un appui pour exister. Il y a quelque chose de très pratique dans l’administration, il faut gérer une grande organisation, et ça m’intéresse. Et aussi le fait que l’administrateur est une femme, et le rôle de la femme dans cette administration. Il y a une comparaison à faire entre la façon dont la Comédie Française est dirigée, les luttes de pouvoir, et la façon dont ça se passe ici. À la Comédie Française, on partage le pouvoir. Il y a beaucoup de clans, et ils sont souvent en guerre les uns avec les autres. Ici, l’administratrice a tous les pouvoirs. Elle n’est pas dictatrice, mais c’est elle qui prend les décisions. Et ça, c’est intéressant comme comparaison entre deux grandes institutions culturelles en France...

    Pierre Legendre.  …qui toutes les deux ont la marque monarchique, venue du fond des âges français. Les Français ne conçoivent pas la chose autrement. Pour le regard américain ce doit être saisissant.

    Frederick Wiseman. Mais quand les sociologues disent que l’Amérique est un pays plus ouvert… En un sens c’est vrai. Les classes existent en Amérique, mais c’est beaucoup plus fluide. C’est plus facile de commencer très bas et de monter. Ici on peut, mais c’est très difficile.

    Pierre Legendre. Et dans les têtes, la hiérarchie a ici quelque chose de sacré.

    Frederick Wiseman. Et pour un étranger, quelquefois c’est très comique.

    Pierre Legendre. Ici, c’est souvent lourd à porter, parce que même la critique est codifiée. Il y a les « hérétiques officiels », appelons-les comme ça. Il y a une fonction, très prisée par les universitaires, pour engueuler le pouvoir, acceptée par lui. Et puis, ici il y a la frappe catholique, et pour le spectacle c’est aussi présent. Ces grandes institutions culturelles, soutenues par le mécénat d’État, c’est comme le mécénat du Saint Siège qui fut si important en Europe.

Benjamin Millepied n’est plus français. Il est un type de manager par l’exemple : il montre, il est là, dans les studios, pour créer, pour donner le cours, toujours à disposition, sur son téléphone, mais il s’ennuie à signer, à décider jusque dans le micro-management comment le banc qu’il avait rapidement commandé doit être (une grande affaire qui tourne au comique, tellement cela prend des proportions ahurissantes, sur des semaines), et son assistante haute en couleur lui court après (là encore avec un running gag : “tu n’aurais pas vu Benjamin ?”), pour organiser tout ça. Lui l’écoute à moitié, en regardant des vidéos : sans toutefois ignorer la part de bureaucratie, il trouve que l’important est ailleurs.

Cet ailleurs, il le confie de temps à autre. Comme quand il témoigne de son effarement non-feint face à des danseurs qu’il a tous reçus, une bonne partie en tremblotant de peur à l’idée de rencontrer un nouveau monarque dont ils ignorent tout et auquel ils vont être confrontés en huis clos pour ce qu’ils présagent être une inspection inquisitrice, là où il s'agit simplement de sonder et de présenter. Ou quand il découvre la politique raciste institutionnalisée face aux danseurs pas tout à fait blancs. Ou quand il voit les conditions de travail déplorables dans lesquelles doivent évoluer les danseurs — le suivi médical ou les planchers, notamment. Lui, quand une danseuse se blesse au pied, et qu’il n’a pas encore pu faire venir quelqu’un d’attitré à temps pour s’en occuper, saisi le pied et montre comment il faut faire. La scène n’est pas de la podonipsie viennoise, mais bien l’âme naturelle de Benj ton pote de tous les jours, qui file coups de main et tuyaux.

Le problème, c’est qu’en France, ce vieux pays monarchique schlérosé, on aime la figure paternelle (et maternelle jusqu’à présent, à l’Opéra). On aime celui qui tranche, même injustement. Pas celui qui se considère comme un égal en charge, mais celui qui est au dessus et inatteignable, le patriarche, qui mène son troupeau. Benjamin, il voit tout ça et ne comprend pas. Ou plutôt il le rejette dès qu’il l’a compris, et apporte un nouveau management moderne à l’anglo-saxonne. Quand il voit qu’il y a un problème avec quelqu’un, il l'appelle sur son portable dans la rue et le règle, mais généralement, il évite le conflit — en cela, je pense qu’il est comme moi (je ne sais pas s’il a passé son MBTI, mais c’est typiquement un truc d’INTP). C’est très problématique pour des gens qui sont habitués à s’en remettre à autrui, qui sont dans une optique de servitude volontaire, qui veulent un système féodal, avec une protection en l’échange de leur liberté. L'incompréhension peut rapidement muter en conflit encore plus intense que ceux évités.

Le concours, qui n’apparaît pas dans le film mais qui revient plusieurs fois, est symptomatique de cette incompréhension de la France et ses danseurs allégoriques face à Millepied. J’en ai fait l’expérience sur ce blog même : le peuple français dans son immense majorité ne conçoit pas qu’il puisse en être autrement. On doit s’élever par l’écrasement, en France. Peu importe même que nous soyons unique au monde à procéder ainsi : la dissonance cognitive est alimentée par la névrose commune. Et quand le directeur dit qu’il n’est pas content de comment ça danse le classique, et qu’il y voit autant de joie et d’expression artistique que dans du papier peint, alors que la compagnie semble s’éclater dans le contemporain (dont il est chorégraphe !), pensant même que c’est alors la meilleure au monde, il y voit le signe de toute cette tension du mauvais management par la peur. Mais les danseurs, eux, y verront une insulte qui leur ai faite, n'y comprenant rien au propos (et se fendant même d'une tribune publique, au lieu d'en parler à celui qui reste manifestement ouvert).

Seulement une poignée de danseurs (moins d’un cinquième de la compagnie ! Aucune étoile) adhère réellement à son projet et à sa vision, l’accompagne au bar, se sent libéré et parle des problèmes d’avant, devant la caméra. Et je me demande comment cela va se passer, avec le retour en arrière et la fuite de Millepied (car à force d’éviter, il ne reste plus nulle part : il faut partir ou périr. La conduite du changement ne s’improvise pas comme un pas de danse !). Ces jeunes, ils ont goûté à autre chose, à l’extérieur, et ça leur a plu. On, je veux dire les balletomanes, les a bien reconnu, et on sait que ce sont les plus brillants. Je ne vois que deux solutions : rester dans la matrice et attendre son tour pour insuffler cette fois un vrai renouveau durable, dans une vingtaine d’année ; ou ne pas se sacrifier à attendre et fuir vers le Nouveau Monde. Le statu quo est une non-décision immédiate, mais plus on attend, plus la question sera réellement envahissante.

Je suis dans la même situation qu’eux. Ce film documentaire, c’est plus qu’un compte à rebours sur une création artistique, celle de Clear, Loud, Bright, Forward, dont on sait dès le début qu’elle aura finalement lieu dans la pompe — quoiqu’on la sent déjà plutôt créée contre ou envers et contre qu’avec le système dont le directeur dispose —, dont on voit tout le travail préparatoire avec le compositeur, le chef, les répétiteurs, les cahiers de notation, les danseurs eux-mêmes  : c’est un prétexte à la mise en exergue du mal français, une allégorie (comme l’a toujours été la danse !) de nos forces et faiblesses face à un catalyseur qui a échoué — parce que le chef-dieu est finalement le plus lié d’entre tous. Et comme la grande majorité de l’armée mexicaine qu’est ce corps d’État fonctionnaire de la danse, biberonné à la pensée française, j’ai bien peur que le public aussi ne passe essentiellement à côté.

(À la place d’Helgi Tomasson, je noterais bien les noms, de Letizia Galloni, de Léonore Baulac, de Marion Barbeau [surtout pour l’épouser, au passage] et d’Axel Ibot notamment, et préparerais un stock de pilules rouges. Parce qu’après tout, pourquoi s’arrêter à Mathilde dans le siphonnage ?)